Mettre le(s) voile(s)

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Critique de "Les Filles d'Olfa", de Kaouther Ben Hania (sortie le 5 juillet 2023). Le film commence tel un conte : dans le village d'Olfa, les loups se sont installés et ont tenté de prendre ses filles une à une ; deux en ont réchappé. Kaouther Ben Hania nous montre, à l'aide d'un saisissant dispositif à mi-chemin entre théâtre filmé, documentaire et thérapie, la réalité plus complexe qui se cache derrière cette trame.

Mettre le(s) voile(s)

Le film révèle progressivement chaque couche de cette tragédie familiale aussi intime qu'emblématique. Une mise à nu saisissante de la condition de femmes condamnées à fuir ou à se soumettre à la tradition - et, dans les deux cas, à accomplir une destinée de violence. 

Il y a eu une révolution en Tunisie. Ce que nous apprend, ou plutôt ce que nous confirme amèrement et magistralement Kaouther Ben Hania grâce à son inestimable travail, que l'on avait déjà pu apprécier dans La Belle et la Meute, c'est que cette révolution s'est arrêtée aux portes de certaines maisons, à l'orée de certaines villes, et n'a pas surmonté les conditionnements les plus enracinés. 

La cinéaste choisit de s'introduire dans la demeure d'Olfa, l'une des femmes les plus médiatiques et les plus emblématiques d'un contexte propice à la propagation du fondamentalisme islamiste. Mais c'est pour retourner l'apparente simplicité de cette situation, celle exposée par les plateaux télé sur lesquels elle s'est rendue pour tenter de mobiliser l'opinion autour du sort de ses deux aînées, pour en dévoiler les sous-bassements, une mécanique familiale aux ramifications et aux ressorts vertigineux. La liberté, de celles que l'on arrache, n'est-elle pas le plus souvent le travestissement le plus accompli d'un conditionnement efficace? 

Ce qui est remarquable dans Les Filles d'Olfa est à quel point la forme choisie pour explorer cette fatalité de la violence - violence d'autrui à laquelle chacune tente d'échapper en développant la sienne propre tout en répondant aux sirènes d'une fausse reconnaissance - court-circuite les évidences. Elle mobilise nos propres préjugés pour au final rendre limpide le fond du propos. En laissant la parole à Olfa et ses deux filles, en leur faisant rejouer leur propre histoire tout en s'adjoignant les services d'actrices professionnelles, en les filmant en train de réagir, chacune à sa propre place, aux scènes reconstituées avec leur aide ou sous leurs yeux, en démultipliant les effets de miroir et les degrés de perception - la réalisatrice observe et commente sans jamais se dévoiler, tandis qu'Olfa occupe alternativement toutes les places, narratrice, commentatrice, actrice, voyeuse tantôt spectatrice tantôt complice, dans une stupéfiante métaphore de tous les rôles dont elle a dû s'emparer pour survivre psychiquement - Kaouther Ben Hania opère une véritable thérapie collective, peut-être nationale. Un mouvement cathartique dont les conséquences immédiates se déroulent sous nos yeux. Un dialogue entre générations, entre classes sociales également, au sein duquel chaque échange est un chemin vers la compréhension. Ben Hania, en un montage démiurge, assemble ce matériau polymorphe et y fond les imprévus pour mieux renforcer l'impression de maîtrise, l'impact que dégage le résultat final. Un film magistral, un coup au cœur plus qu’un simple coup de cœur.

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