L'ivraie du pouvoir

Critique de "Les Misérables" de Ladj Ly (sortie le 20 novembre 2019)

Montfermeil, au lendemain de la Coupe du Monde 2018. C'est le premier jour de Stéphane à la BAC, et en cette période de canicule il va connaître un véritable baptême du feu. Chronique croisée et implacable de deux apprentissages, "Les Misérables" n'a pas usurpé son aura de film choc de Cannes 2019. 

Décidément, la France cinématographique de 2019 se réfère à ses grands auteurs du XIXe. Comme si, en cette période de contestation sociale, il devenait urgent de retourner aux sources de cette tradition d'accompagnement d'un mouvement, entre témoignage et prémonition. Après le "J'accuse" de Polanski, c'est à Victor Hugo que Ladj Ly emprunte son titre, avec un premier degré qui donne au film sa force. Ici, pas besoin de différents niveaux de lecture, l'histoire se suffit à elle-même; elle est, comme dans l'oeuvre romanesque de Hugo, l'accès direct et unique à ce qu'elle sert à démontrer. Le scénario, ici, fait tout. Mieux qu'un tract, mieux qu'un débat. Et la mise en scène, au cordeau, perfuse à la narration une puissance et une variété émotionnelle qui permettent à ces "Misérables" de trouver d'emblée leur place dans un imaginaire collectif. Film d'un moment, œuvre de son époque, œuvre qui est l'époque, tout comme celle de son prédécesseur, écrite elle aussi à Montfermeil. La séquence d'ouverture nous dit cela : cette universalité qui est décrite à travers la liesse de la victoire de l'équipe de France, c'est aussi celle que vise Ladj Ly. Mais cette universalité est aussi un trompe-l'œil. La France de 2018 n'est plus black-blanc-beur. Et ce prologue ne trouve bien évidemment sa force qu'à la toute fin du film, dans un parallèle saisissant et tragique. 

Ce que nous raconte Ladj Ly, c'est un naufrage collectif. Celui engendré par de multiples compromissions et renoncements, au sein desquels les intérêts particuliers ont vite fait de revêtir un simulacre d'intérêt général. Et c'est en adoptant le point de vue de deux "innocents", le flic néophyte et l'enfant bafoué, que le réalisateur trouve le ton juste, la force nécessaire pour illustrer à quel point on ne mesure pas la portée possible de ce qu'il constate. C'est probablement pour cela que, même au plus haut sommet de l'État, le film a fait office de révélateur. Non pas de ce qui est, non pas de ce qui pourrait être, mais de ce qui va nécessairement advenir. 2019, année des prophéties. Portées, comme pour le climat, par des enfants.

Dans "Les Misérables", l'enfant se nomme Issa. Comme Gavroche, il commet des bêtises et teste les autorités, entre fuite et confrontation bravache. Il est le fruit d'une société sans limites et sans réelle éthique, bâtie sur un mensonge trop grossier pour que les enfants y croient. Il est le ferment d'une révolte à venir. Alors que le film se construit d'abord sur une trame policière classique, un modèle d'exposition des forces en présence, il bifurque habilement et implacablement vers le personnage d'Issa, qui concentre sur lui tout ce qu'une injustice peut engendrer. Happés par leurs luttes, que l'ironie récurrente dont Ladj Ly parsème le film permet de nous faire percevoir dans toute leur stérilité voire leur puérilité, les adultes en oublient totalement de préserver leurs enfants. Le film illustre parfaitement les limites du conditionnement par la peur. Il se clôt d'ailleurs sur le regard de deux enfants, l'un qui expulse une rage devenue impossible à contenir, l'autre qui choisit de détourner les yeux et de laisser chacun se débrouiller. Celui qui a été puni par la terreur, et celui qui, venu demander aide et protection, a été utilisé. 

Nuancé, malgré tout, Ladj Ly n'est cependant pas là pour apporter des solutions. Son fatalisme digne d'une tragédie antique suggèrerait plutôt qu'il est déjà trop tard. C'est à une impasse étouffante que conduit le film, celle au sein de laquelle le trio de flics se retrouve littéralement coincé. Si Ladj Ly s'autoproclame légataire de l'esprit de Hugo, c'est plutôt à la noirceur de Zola que l'on songe à l'issue de ce véritable assommoir. 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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