L'emprise du soleil

Critique de "Les Eblouis", de Sarah Suco (sortie le 20 novembre 2019)

L'endoctrinement progressif d'une femme au psychisme fragile par une communauté religieuse aux pratiques sectaires, vu à travers les yeux impuissants de sa fille. Un premier film très fort dont l'intérêt et la qualité vont crescendo. 
 
Sarah Suco, actrice qui passe pour la première fois derrière la caméra avec ces Eblouis, emboîte le pas de ses aînés qui, l'an dernier, avaient eux aussi fait irruption dans le paysage cinématographique français avec des films qui avaient fait sensation, également sur le mode de la dénonciation directe et sans fard, profondément ancrés dans le réel - les inoubliables Chatouilles et Jusqu'à la garde. On lui souhaite le même parcours, avec César à la clé.
 
Le film démarre pourtant assez maladroitement, et l'on craint constamment qu'il ne dépasse ni le ton de la chronique adolescente ni la qualité de réalisation d'un téléfilm. En décrivant comment cette famille unie, mais dont un membre est clairement en grande souffrance, cherche à se renforcer au contact d'une communauté catholique un peu doux-dingue mais dont l'emprise sectaire va rapidement être évidente, Sarah Suco laisse pendant longtemps peu de place au hors champ cinématographique comme mental. Sans pour autant réussir à nous embarquer pleinement dans le vécu de Camille, l'adolescente autour de laquelle le film va de plus en plus graviter. La lumière n'aide pas, trop éblouissante, comme si cette illustration un peu grossière du titre symbolisait également les limites du film, son absence de nuance.
 
Et pourtant... Le malaise s'installe insensiblement. Le film laisse plus de place à l'obscur, parfois à l'étrange, comme lors de ces scènes de forêt ou de cachot qui font écho aux contes avec lesquels les enfants jouent à se faire peur. La narration se fait plus maîtrisée, l'intrigue se resserre, et les personnages secondaires au départ volontiers caricaturaux acquièrent une densité émotionnelle - comme cette novice un peu naïve et surtout totalement perdue. L'emprise se renforce, aux rituels folkloriques succèdent des pratiques punitives et dangereuses, voire totalement traumatisantes. Le film restitue bien le trouble que crée la proximité de cette communauté avec la religion officielle, qui sert d'alibi à des pratiques à peine cachées, ce qui interroge sur son consentement - et son intérêt - à de tels abus. La révélation finale est prévisible et pourtant bien amenée. Avec les mêmes questions terrifiantes que dans les Chatouilles ou Jusqu'à la garde : jusqu'où un parent peut-il se perdre et accepter d'exposer ainsi son enfant à la violence ? Pourquoi est-il si difficile d'arracher l'enfant à l'emprise familiale, ou tout simplement de détecter celle-ci ?  

En mère-enfant paumée, centrée sur sa douleur et refusant que son illusion d'un monde sans aspérité, sans contrainte d'adulte et sans souffrance d'enfant s'écroule, Camille Cottin impressionne. Jean-Pierre Darroussin, passant sans difficulté apparente du côté patelin du prêtre bienveillant à une dureté intransigeante et humiliante, est très convaincant en gourou pervers. On ressort du film avec la certitude que Sarah Suco, en relatant vraisemblablement sa propre histoire, a réussi à transmettre son message et à en faire un film de cinéma. 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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