Le (mauvais) esprit carabin est-il mort ?

S'il est bien un espace où le sexe est omniprésent, c'est en salle de garde. Tradition bicentenaire souvent décriée et peu comprise, la salle de garde a-t-elle survécu à la vague #metoo ? Y a-t-il une subtilité cachée dans l'humour carabin de l'orthopédiste ("tu mouilles, je bande") ou les chants paillards ("ma femme c'est l'usage/ Tous les mois saign' du con / Moi je suce ses tampons / Ça évite le blanchissage" ?

« Je n’ai jamais vu une femme se faire maltraiter en salle de garde, ni de comportements machistes ou singulièrement misogynes. Sous l’apparence d’une obscénité permanente et outrancière, il y règne au contraire une grande égalité entre les sexes. Femmes et hommes se parlent sur le même ton. » Gilles Tondini traîne ses guêtres et ses objectifs photographiques dans les salles de garde parisiennes et de Navarre. La première dans laquelle il entre en 2005, au hasard d’un reportage (maternité Saint-Vincent-de-Paul, Paris), le laisse stupéfait. Apprenant la menace de destruction des fresques, il est saisi d’une urgence de témoigner, photographie les murs, mais aussi les repas et fêtes en internat2. Loin des clichés, il découvre « un lieu de grande liberté où le futur médecin apprend à maîtriser ses émotions, s’affirme et acquiert de la maturité. Quoi de mieux pour cela qu’être confronté à des situations extrêmes sur le plan lexical pour apprendre l’éloquence ? ». 

« L’atmosphère y est très sexuelle, témoigne Flora Fischer, dermatologue. Les femmes montrent leurs seins et la vulgarité ou l’hypersexualité n’y sont pas, ici comme ailleurs, l’apanage des hommes. » Auteure d’un billet3 sur les salles de garde largement diffusé, Flora Fischer est violemment attaquée, taxée de défendre le viol : « Je refuse et fustige ce schéma simpliste et tout sauf féministe de l’homme puissant aux désirs monumentaux et de la femme fragile et soumise à ses désirs ». Saluant la libération de la parole des femmes via #metoo, elle en dénonce néanmoins la dérive bien-pensante. Et rappelle un temps pas si ancien où un confrère chirurgien l’appelait Doudoune : « Inimaginable désormais. Je ne suis pas sûre qu’aujourd’hui, chef de service, il assumerait. Il ne s’agit sûrement pas de dire que tout était mieux avant. Mais de ne pas tomber dans l’excès inverse. » 


LE LANGAGE CARABIN FAIT SENS DANS UN TOUT COHÉRENT 

C’est aussi l’analyse proposée par Emmanuelle Godeau, médecin de santé publique, enseignante-chercheuse à l’École des hautes études en santé publique (EHESP) et auteure d’une thèse d’anthropologie sur la culture carabine4. Elle explique qu’au delà des représentations obscènes et agressives, la vie en salle de garde – incluant notamment les fresques – donne à voir les relations hiérarchiques dans l’hôpital : le mandarin dominant et désagréable grimé et sodomisé par le président des internes, le médecin ambivalent sodomisé et sodomisant en grimaçant… « Le symbole sexuel sert à dire autre chose des relations – particulièrement de pouvoir – au sein de l’hôpital. Le trait est forcé pour ceux qui déplaisent tandis que d’autres, appréciés, sont mis en scène sexuellement mais sans être triomphants ni humiliés, simplement rigolards et jouisseurs. » 

UNE TRADITION VIVACE ET EN ÉVOLUTION 

Commander à chaque nouveau semestre de nouvelles fresques – « il n’y en a jamais eu autant que depuis 2 ans », assure Gilles Tondini – serait donc une façon pour les médecins de résister à l’administration. « Les médecins ont perdu du pouvoir et le supportent mal », estime Emmanuelle Godeau. Mais cela ne dit rien, selon ces deux observateurs, de la sexualité des carabins : « Même si, bien sûr, commente Emmanuelle Godeau, cela renvoie à une position dominante des médecins vis-à-vis du reste de la société, des femmes et de leurs patientes. Ce qui pose problème quand ce langage traditionnel de l’obscénité sort de la salle de garde, car alors nous ne sommes plus dans un entre-soi d’adultes consentants et la tolérance à ce genre d’excès est bien moindre à présent. » 

Qu’on se rassure, le principal ressort de l’humour carabin reste la gaudriole, que les fervents amateurs relient à Rabelais et à l’esprit français : « Je ne crois pas à l’humour carabin politiquement correct », pose Emmanuelle Godeau qui ne prédit pas la fin des salles de garde. Cependant pour perdurer, une tradition doit évoluer. Depuis plus de vingt ans, les présidents du Plaisir des Dieux, association fédérant les salles de garde, ont souvent été des femmes : « Les femmes sont en train de prendre la main sur les salles de garde, affirme Gilles Tondini. Les fresques ont changé mais ne sont pas moins obscènes. La fantasmagorie sexuelle féminine s’exprime différemment : moins de phallus turgescents et plus de vulves. Les femmes ne sont pas en reste, mettant en scène un homme dégradé sexuellement avec la même vigueur, et sans limites, qu’autrefois leurs confrères masculins. » 
 

Références 
1 Chanson paillarde intitulée « hôpital Saint-Louis » 
2 Présentés dans L’Image obscène, Mark Batty Publisher, 2010. Un 2e ouvrage est en cours. Vente directe par Paypal, auprès de gilles.andre.tondini@gmail.com 
3 https://www.huffingtonpost.fr/flora-fischer/entrer-dans-une-salle-de-garde-dun-hopital-la-premiere-fois-ma-fait-le-meme-effet-que-feuilleter-un-magazine-porno_a_23344491/ 
L’Esprit de corps. Sexe et Mort dans la formation des internes en médecine, La Maison des sciences de l’Homme, 2007 

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