Le désordre des choses

Critique de "L'Ordre des Médecins", film de David Roux (sortie le 23 janvier 2019).

Simon, pneumologue hospitalier, consacre sa vie à soigner des malades et à accompagner des familles. Mais lorsqu'il s'agit de (ne pas pouvoir) soigner sa mère et d'épauler sa propre famille, qui pourrait prendre soin de Simon? Un premier film qui nous prend pour ne pas nous lâcher, douloureusement beau, constamment pudique, porté par un Jérémie Rénier au jeu simple et intense.

"C'est comme tu veux, c'est toi qui sais", lance son père à Simon, alors qu'il vient d'admettre sa mère dans l'hôpital où il travaille pour ce qui s'avèrera être une récivide cancéreuse. Comment accepter que cette phrase, prononcée comme un espoir voire une incantation, est doublement fausse? Face à la maladie de sa mère, Simon va être confronté à un sentiment d'impuissance qu'il n'a jamais connu, puisqu'il touche sa famille la plus proche, et bien sûr lui-même. Faire comme il veut, il ne le peut pas. Savoir gérer cela, il va devoir l'apprendre. Sans l'aide de personne. Le film de David Roux s'attelle à explorer cette solitude, l'impact de cette expérience sur son métier de médecin, et la façon dont cela va - sans doute - le faire évoluer.

Contrairement à Thomas Lilti, auquel il sera immanquablement comparé, David Roux n'est pas médecin. Son film est cependant bien plus autobiographique. Cette façon si profonde de filmer, d'ausculter ce magnifique personnage en proie à un double désarroi, intime et professionnel, probablement seul un frère pouvait y parvenir avec autant de justesse et de pudeur. Frère de pneumologue dans la vie, ayant traversé lui aussi la période douloureuse décrite dans le film, il n'en oublie pas d'être cinéaste avant tout. Médecin ou pas, le spectateur est plongé immédiatement en immersion, s'invitant au plus près du quotidien professionnel de Simon, joué par un Jérémie Rénier dont le talent brut n'a peut-être jamais été aussi bien exploité. Petit à petit, à mesure que Simon se voit contraint de prendre du recul par rapport à un exercice dont il arrive de moins en moins à assumer la complexité permanente, nous entrons également dans l'intimité de cette famille dont le rapport avec la mort est, depuis fort longtemps, atypique. Grâce à quelques scènes profondément touchantes, sans qu'il y soit besoin de sous-texte ou de manipulation, nous les accompagnons dans leurs derniers instants d'unité, de complétude. Bien que très tristes, ces moments - une chanson d'enfance peu à peu redécouverte, une chorale yiddish improvisée au lit de la malade... - ne sont jamais glauques. Et témoignent de l'importance de se réapproprier son passé, de s'y ouvrir pour mieux être au présent, aux autres et à soi-même.

C'est bien évidemment la dimension professionnelle du film qui le rend particulièrement intéressant. En établissant le parallèle entre des situations médicales "du quotidien" gérées par Simon et celles, quasiment identiques, auxquelles il se retrouve confronté en tant que fils, David Roux montre bien comment notre intimité se distille dans notre métier, et combien notre rapport normatif à notre profession - encadrée par le fameux "ordre des médecins" - nous semble parfois d'une aide bien piètre. Mais, cependant, indispensable. Car c'est en vivant de tels moments que Simon arrivera, peut-être, à exercer autrement, et à le comprendre pleinement. Non pas qu'il pratiquait mal mais, semble nous suggérer David Roux, de façon incomplète...

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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