Le Cancer victime de la Covid-19 ?

Tout l’appareil sanitaire et l’énergie des soignants ont été entièrement mobilisés par le nouveau coronavirus au plus fort de l’épidémie. Les « pathologies habituelles » ont été les grandes oubliées de la crise sanitaire. C’est le cas du cancer où beaucoup de traitements ont été différés chez les malades déjà diagnostiqués. Les patients de leur côté ont, de gré ou de force, tardé à consulter et les oncologues craignent désormais les conséquences de ces retards de diagnostic…

Ce sont les chercheurs anglais qui ont tiré les premiers. À partir de modèles mathématiques, ils ont estimé que les retards de diagnostic ou le décalage dans les traitements dus au Covid-19 chez les patients atteints de cancer pourraient être à l’origine de 35 000 décès supplémentaires rien qu’aux États-Unis. Des chiffres jugés pessimistes par les oncologues français. « Il y a eu des retards au diagnostic et nous aurons un impact sur les « outcomes »  mais il est encore trop tôt  pour les chiffrer », dit le Pr Pierre Fumoleau, directeur général de l’Institut Curie (Paris). À partir des chiffres recueillis auprès des centres, le Pr Jean-Yves Blay, qui préside Unicancer, estime qu’il y a eu, en moyenne, 36% de moins de cas de cancers diagnostiqués en mars et avril 2020 par rapport à la même période de 2019 et un chiffre de 3 000 décès supplémentaires ne serait pas trop éloigné de la réalité. Différentes études sont en cours pour mesurer de façon plus précise l’impact de l’épidémie. Le centre Gustave Roussy (Villejuif) s’est notamment rapproché de 8 autres centres anti-cancéreux européens dans le cadre du consortium Cancer Core Europe pour réunir le plus de données possibles sur le sujet.

L’impact de l’épidémie sur le cancer

L’épidémie a eu deux types d’impacts. Des traitements ont été décalés et il y a eu surtout des retards de diagnostic dus soit à des problèmes d’accessibilité au système de soins, soit aux patients, eux-mêmes, qui ont tardé à consulter. Sur le premier aspect, l’impact sera relativement minime selon le Pr Fabrice Barlesi, directeur médical de Gustave Roussy, qui indique que «  la crise a été relativement brève puisque, dès la deuxième moitié du mois d’avril, nous avons commencé à reprogrammer les patients  ». Selon lui, ce sentiment est partagé par les oncologues chinois qui disposent d’un plus de recul et de l’expérience des épidémies antérieures. Ces derniers estiment que les crises en raison de leur brièveté n’ont pas eu trop de conséquences sur les établissements anticancéreux.  

L’impact de l’épidémie a été très variable selon les Centres de lutte contre le cancer. Ceux situés dans les zones vertes ont continué à fonctionner quasi-normalement. Des centres comme Gustave Roussy ou Curie, fortement impliqués dans la lutte contre l’épidémie, en particulier à travers leurs services de réanimation, ont été plus impactés que d’autres. Bien que situé dans une zone très touchée, l’Institut Cancérologique de Lorraine (ICL) a fait le choix d’être un établissement «covid free », c’est-à-dire qu’il n’a pas accueilli de patients Covid+ en dehors de ses propres patients contaminés. « Les prises en charge, habituelles se sont poursuivies pour les 3/4 des patients. Des traitements non urgents ont été néanmoins décalés.  Il y a eu un report d’un à deux mois et les patients ont tous été informés. Aucun patient n’a été perdu de vue. On considère qu’il n’y pas eu de perte de chances pour ces patients » indique le  Pr Didier Peiffert, directeur des affaires médicales de l’ICL.
 

Qu'en pense Marie Bruand, interne ? 

« En radiothérapie, nous avons changé nos protocoles durant la crise. Nous avons renforcé les réunions quotidiennes entre tous les onco-radiothérapeutes du service pour discuter du bénéfice d’une séance de radiothérapie par rapport au risque covid pour chaque nouveau patient. Reporter le traitement pour certains cancers qui évoluent lentement comporte peu de risques. Quelques protocoles d’irradiation ont aussi été modifiés pour faire moins de séances. On a utilisé des protocoles figurant dans des recommandations et qui se pratiquent à l’étranger. Les patients en cours de radiothérapie n’ont, par contre, eu aucune modification de leurs protocoles. Cette crise a été très déstabilisante car il a fallu se réadapter très vite. Au début de la crise on a eu peur de ne pas arriver à traiter au mieux tout le monde. On a réussi à faire des choses qu’on n’imaginait pas au début de la crise. On s’est beaucoup concerté entre centres. Les société savantes nous ont aussi  aidé en nous envoyant des recommandations » Marie Bruand, interne de radiothérapie à l’ICL

 

L’après-Covid 

Si l’impact du décalage de certains traitements non urgents est jugé faible, voire inexistant, le constat d’un retard dans les diagnostics est assez partagé et c’est sur cet aspect que portent l’inquiétude des spécialistes français. Tant à Curie, Gustave Roussy ou à l’ICL, les médecins ont vu arriver des patients avec des formes plus avancées dues à des retards de diagnostic.
De manière plus générale, si l’activité a baissé dans tous les centres de près de 30%, elle a désormais retrouvé un niveau quasi normal. « On observe très clairement un rebond d’activité, à l’heure actuelle, sans que nous rattrapions les retards liés à l’épidémie », souligne cependant Jean-Yves Blay. Rappelons que cette baisse d’activité a aussi eu un impact budgétaire important dans les centres qui sera compensé par une dotation globale basée sur l’activité 2019.
Tout n’aura pas été négatif dans ce bilan. La covid-19 aura permis de faire évoluer bien des pratiques : « on a mis en place une commission éthique afin de faire face à des choix thérapeutiques,  on a beaucoup développé le télétravail et sur les  téléconsultations on a fait en 3 mois ce qu’on fait normalement  en deux ans » souligne Pierre Fumoleau    
 

Portrait de Alexis Dussol

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