L'aveugle en son royaume

Ciné week-end: Blind: Un rêve éveillé, de E. Vogt (sortie le 29 avril 2015)

Ce film malicieux et déroutant repose tout entier sur une idée de cinéma aussi simple que formidable: faire vivre au spectateur l'expérience de la cécité en lui montrant qu'elle n'a rien à voir avec la perte de la vue! En nous invitant au coeur du royaume d'une aveugle, le réalisateur nous dévoile une mécanique psychologique toute en fragilité, frôlant constamment le délire sans jamais y plonger. Comment ne pas faire la parallèle avec la déroute du clinicien qui, face à un patient amputé d'un de ses sens, ne sait que faire de la symptomatologie psychiatrique habituelle? Est-ce délirant de penser que notre conjoint tchatte avec une jolie blonde au hasard d'un réseau alors qu'il nous dit répondre à ses e-mails et qu'on ne pourra jamais le vérifier? L'idée obsédante qui nous vient alors est-elle un TOC qui nous pousse à vérifier au même titre que les innombrables rituels que nous mettons en place pour ne pas nous taper continuellement contre les murs, ou pour ne pas tout perdre dans la maison?

Ingrid veut à tout prix rester terrée chez elle, amplifiant volontairement l'extraordinaire frustration qu'a fait naitre en elle son récent handicap et mettant cette frustration et sa paranoïa naissante au service d'une imagination de plus en plus débordante. Formidable conteuse d'histoires, elle manipule ses personnages dans une mégalomanie réjouissante et infantile. Nous sommes tout autant à sa merci, et quand ses subterfuges de narratrice occasionnent le rire, celui-ci ne peut masquer l'inquiétude qui l'accompagne. L'histoire parallèle et virtuelle qui se déroule sous nos yeux aveuglés est également l'occasion d'aborder de manière subtile les maux de notre société actuelle, dont le voyeurisme constitue un saisissant paradoxe. 

Mais progressivement Ingrid est prise à son propre piège et perd le contrôle de son récit, et bien évidemment de sa vie. C'est suite à une scène magistrale où jaillit son désarroi que le film prend une tournure subtile et se conclut sur une nouvelle "vision" des choses: et si l'imagination "fertile" d'Ingrid n'était pas due qu'à sa cécité?

Un film à ne pas rater!

Source: 

Guillaume de la Chapelle

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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