L'anarmour

Critique de "Adieu les cons", film d'Albert Dupontel (sortie le 21 octobre 2020)

C'est l'histoire de Suze, une coiffeuse qui a respiré trop de laque et dont les poumons se consument peu à peu. Il y a pourtant autre chose qui la consume, Suze: le désir, avant de mourir, de retrouver l'enfant qu'elle avait été contrainte d'abandonner lorsqu'elle avait 15 ans. Et pour cela elle est prête à tout... Plus encore que dans ses films précédents, Albert Dupontel insuffle au sein de sa vision très noire des systèmes son amour de l'humain. Et nous, ça nous plaît.

Adieu les cons, merveilleux titre, ultime bras d'honneur d'un homme à bout adressé à un système d'autant plus cruel et injuste qu'il est absurde... Cet homme, ce n'est sûrement pas Dupontel, même s'il lui prête ses traits, car son dernier film nous démontre qu'il est loin d'être à bout, et plutôt qu'un bras d'honneur il est une main tendue à l'humain qui est en chacun de nous, celui qui survit à tout, même à la mort. Au revoir là-haut annonçait déjà ce virage dans la carrière de Dupontel, cinéaste par excellence de l'humour férocement noir, qui cachait à peine des penchants anar': il y était également question d'une quête chez quelqu'un qui n'avait plus rien à perdre, et de redonner une dignité à ceux qui en ont été dépossédés par les puissances qui régissent le monde; il y faisait surtout preuve d'une belle humanité. Mais, contrairement à Édouard, la gueule cassée de 14-18, Suze - jouée par la toujours très juste Virginie Efira - n'est pas motivée par la vengeance. Le seul objet de sa quête, c'est l'amour. Dès lors, le film est irradié de cela, et c'est cette douceur, ce romantisme - certes très particulier puisque Dupontel reste Dupontel - qui reste présent bien après la vision du film...

S'il y règne une binarité idéologique un peu pavlovienne et donc redondante, le film n'en reste pas moins excellemment dialogué, rythmé, et l'inventivité qui y règne permet de faire passer au second plan les facilités scénaristiques. Dupontel ne se contente pas de dénoncer la déshumanisation de notre époque, gangrenée par de nouvelles technologies au service d'une frénésie de contrôle, d'uniformisation et de caporalisation : il fait également preuve d'une certaine nostalgie, celle qu'éprouve Suze quand elle repense à son adolescence, l'entêtante chanson Mala Vida en leitmotiv, celle aussi d'une époque où le politiquement et l'intellectuellement corrects n'avaient pas envahi tous les espaces, au risque d'en évacuer toute dimension d'amour, de dignité, bref d'humanité - sa peur obsédante, à Albert. Chez lui, les ados peuvent tomber enceintes par amour et vouloir garder leur enfant, et les geeks que la timidité rend prisonniers de l'amour ne sont pas condamnés à finir frotteuristes dans le métro...

S'il risque de déplaire aux gardiens de la néo-morale, allergiques à tout conservatisme qui n'est pas le leur, le film pourrait également frustrer ceux qui adorent le Dupontel franchement barré, qui a tendance à s'effacer de plus en plus au profit de son perfectionnisme et de sa délicatesse. On ne rit jamais aux éclats comme dans Enfermés dehors ou même 9 mois ferme. Si le rire s'y fait plus discret, c'est parce que les larmes ne sont jamais loin. Dupontel a su faire quelque chose de sa colère, et il semble bien s'en porter. Et s'il continue de dire merde à tout le monde, il le fait avec de plus en plus d'amour.

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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