La psychanalyse à l’heure de #metoo

le phallus et le néant

Entretien avec la réalisatrice Sophie Robert pour la sortie de son nouveau documentaire « Le Phallus et le Néant », qui tourne dans toute la France depuis janvier à l’occasion de séances spéciales, souvent suivies de débats passionnés .

Les nombreuses et récentes révélations concernant les violences - notamment - sexuelles faites aux femmes au sein de la plupart des sphères institutionnelles et culturelles nous rappellent à quel point leur place reste fragile dans nos sociétés dites évoluées. Et suggèrent que notre façon de penser le féminin a finalement peu changé. Le milieu psychanalytique est pourtant le dépositaire d’un courant de pensée et de soins emblématique de la représentation patriarcale de notre société – et de notre psychisme ! Sophie Robert met ceci en lien avec le fait que la théorie sexuelle freudienne – jamais démontrée, rappelons-le – est toujours aussi largement acceptée et répandue au sein des réseaux psychanalytiques…et influence toujours autant notre façon d’appréhender la maladie psychique. Pire, elle légitimerait certaines dérives. Dans une période où la psychiatrie est en crise, sous tension budgétaire, mais aussi tiraillée entre un progrès inéluctable et sa difficulté à se remettre en question, nous étions donc plus que curieux de la rencontrer.
 
 

What’s Up Doc : Après Le Mur, consacré à l’influence de la psychanalyse sur la prise en charge de l’autisme, vos derniers documentaires se voulaient avant tout descriptifs des progrès et espoirs dans le traitement de ce handicap psychique. Avec Le Phallus et le Néant, vous voilà plus que jamais repartie au combat. C’était une volonté de revenir au militantisme ?

 
Sophie Robert. En réalité, cette volonté ne m’a jamais quittée ! A l’origine, le Phallus devait sortir en 2014, mais en raison de la procédure judiciaire à l’encontre du Mur, dont des psychanalystes avaient tenté de faire interdire la diffusion, j’ai dû tout arrêter. Pour tout vous dire, le film devait être le premier tome d’une trilogie consacrée à la psychanalyse, au sein de laquelle les rushes tirés du Mur ne devaient constituer qu’une petite partie.
 

WUD. Quel était l’angle d’approche de cette trilogie ?

 
SR. Celui que je reprends dans le film aujourd’hui. Ce que je développe et tente de démontrer dans le Phallus n’est pas le fruit d’un postulat ! Je n’ai pas commencé mon travail journalistique avec une idée en tête. L’objectif était de rencontrer des psychanalystes pour évoquer, en des termes accessibles au profane, leurs bases théoriques. On présente souvent la psychanalyse comme un courant traversé par des querelles de chapelles, une superposition de théories en perpétuelle évolution. Je me suis pourtant rapidement rendu compte que tous ces praticiens, qui occupaient pour la plupart des responsabilités dans le domaine universitaire ou au sein de certaines institutions, étaient d’accord sur un point : le fait que la théorie sexuelle est la pierre angulaire et le principe explicatif de l’ensemble des troubles psychiques. J’ai donc poursuivi mon travail en rencontrant plus de professionnels, une cinquantaine au total. Et ma constatation première s’est confirmée à un point que je n’attendais pas.
 
 

WUD. C’est-à-dire ?

 
SR. Les principes de cette théorie étaient exposés sans filtre, et sans jamais la remettre en cause. Comme s’il s’agissait de quelque chose d’intouchable. Ils m’interpellaient profondément tant ils véhiculaient une conception profondément misogyne, voire obscurantiste, de la vie psychique. Pour résumer, la femme y est vue comme étant à l’origine de toutes les maladies psychiques, et notamment la psychose, en raison de son absence de phallus, ce qui la rend menaçante. Sa sexualité serait nécessairement déviante, dans une tentative permanente de récupérer, voire d’être elle-même le phallus qui lui manque, de corriger l’inadéquation entre un inconscient supposé phallique et un corps sans sexe. Un homme raté, en quelque sorte...Cette vision du féminin, du corps de la femme, s'inscrit dans la droite ligne des conceptions religieuses – je rappelle que Lacan se destinait à la prêtrise - alors qu’elle se se dit scientifique. 
Les conséquences de cette image de la femme – considérée comme souhaitant s’enfermer dans une relation incestueuse avec son enfant et animée de désir haineux à l’égard de ce sacro-saint phallus dont le bébé serait lui-même le substitut – et de l’homme – qui représenterait la société et viendrait faire tiers pour protéger l’enfant menacé par la destructivité de la mère à son égard - sont épouvantables, notamment dans le domaine judiciaire. Sans parler des établissements médico-sociaux, dans lesquels de nombreux psychanalystes ont un rôle institutionnel : selon la théorie sexuelle, l’enfant handicapé est censé être victime de la vengeance haineuse de la mère à l’égard de ce porteur de pénis…
 

WUD : On peut aussi y voir une dimension symbolique…

 
SR. Ayant discuté avec tous ces professionnels, je peux vous assurer que c’était vraiment du premier degré ! Vous imaginez si on remplaçait, au sein de cette théorie, les mots « femme », « mère » et « petite fille » par les mots « noir », « juif » ou « arabe » ?

WUD : Pourtant il existe des différences notables entre les courants freudien et lacanien, pour ne citer qu’eux.

 
SR. Sauf en ce qui concerne la théorie sexuelle ! D’ailleurs, au cours de mes interviews, il n’était pas rare qu’un freudien dise à propos de Lacan : « Je ne suis pas lacanien mais je suis totalement d’accord avec Lacan sur sa vision de la sexualité! » Tous se rejoignent sur le fait que l’enfant est doté d’une sexualité qu’ils décrivent de façon éminemment projective, comme si tout enfant désirait avoir des relations sexuelles avec son parent du sexe opposé, alors que biologiquement cela ne repose sur rien. C’est même contredit par les modèles animaux.
 

WUD. Votre film décortique la théorie sexuelle et son impact sur la pratique de la psychanalyse, ainsi que sur les patients. Vous en faites un constat très négatif, notamment au moyen d’un film d’animation qui décrit une cure analytique et ses conséquences sur une jeune femme.

 
SR. Ce fil rouge, je l’ai conçu comme une synthèse des témoignages que j’ai recueillis. Il s’agissait de décrire ce que la cure pouvait entraîner chez quelqu’un qui au départ ressent un « léger » malaise existentiel comme nous en connaissons tous, plus que chez quelqu’un souffrant de troubles psychiques importants. Et pourtant la plupart de ceux à qui j’ai montré le scénario initial, et qui eux-mêmes avaient été en analyse, m’ont dit que j’étais plutôt soft ! « Tu ne parles pas assez de sexualité, ils n’ont que ça à la bouche ! »
 

WUD : Justement, vous interviewez des psychanalystes très bavards alors que la base de la cure repose sur un thérapeute plutôt silencieux permettant l’éclosion chez le patient d’un discours qu’il invite à développer sous la forme de « libres associations »…

 
SR. Là encore il s’agit d’une illusion ! La cure est un procédé très cadré, souvent vécu de façon très angoissante. Elle repose sur une privation sensorielle qui entraîne plus une hypervigilance vis-à-vis de la moindre réaction du thérapeute – qui prend dès lors de l’importance - qu’un accès à son vécu intérieur. Cela met le patient en position de vulnérabilité et favorise les processus d’emprise. Vous imaginez l’impact sur les personnes atteintes de psychotraumatismes, pour ne citer qu’elles… Beaucoup me décrivaient combien, suite à une séance, elles ruminaient sur certains mots, ou certains soupirs de leur thérapeute, cherchant à y trouver un sens, ou culpabilisant quand on les renvoyait à une prétendue réalité…
 

WUD : Vous décrivez une mécanique quasiment sectaire…

 
SR. Les écoles de psychanalyse en possèdent les caractéristiques ! Les psychanalystes contrôlent de façon obsessionnelle leur discours, prennent systématiquement le contre-pied de celui du sujet, ce qui provoque nécessairement de la confusion. Ils peuvent affirmer avec la même assurance tout et son contraire. Chez certains patients il s’agira de trouver une vérité traumatique inaccessible, une agression sexuelle dans l’enfance, alors que quand la personne relate un abus sexuel avéré les conséquences de celui-ci sont volontiers minimisées, voire sa responsabilité d’enfant désirant mise en avant…
Je vous signale d’ailleurs que les premiers à m’avoir alerté sur les dérives de certains psychanalystes, dont les discours à l’égard des femmes et des homosexuels étaient très violents, sont des psychanalystes eux-mêmes. Je me souviens d’un éminent psychanalyste qui m’avait dit qu’un homosexuel avait intérêt à bien choisir son analyste s’il ne voulait pas se faire laminer sur le divan… Je pensais que la contestation émanerait finalement au sein même du courant analytique mais l’omerta reste très importante. Encore de nos jours un jeune analyste ne peut remettre en cause la théorie sexuelle, sous peine d ‘ « excommunication".
 

 

Notre avis : Sophie Robert se confronte au monde de la psychanalyse munie d’une arme identique, celle du discours. Invitant ces professionnels à aller au bout de leur logique, elle en révèle les failles, les ambiguïtés, parfois les contre-sens scientifiques ou historiques (par exemple à propos du rôle du marquis de Sade). Impertinent et étayé, son argumentaire débouche, suite à un twist final, sur des conséquences plutôt flippantes au niveau clinique et thérapeutique. Ses interviews ne sont pas sans rappeler le premier roman d’Amélie Nothomb, où une jeune journaliste prenait le dessus sur un vieil écrivain nobelisé. Son intransigeance face à la misogynie de certains thérapeutes la place également dans le sillage de Millenium et d’une certaine Lisbeth Salander…
 
Prochaines dates : le 11 mars à Châteauroux ; le 12 mars à Tours ; le 15 mars à Lyon ; le 22 mars à Dijon ; le 26 mars à Montpellier ; le 28 mars à Metz ; le 8 avril à Reims ; le 10 avril à Avignon ; le 12 avril à Montélimar….

https://www.lephallusetleneant.com/

 
 
 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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