La Prisonnière (1968)

Dernier volet de notre triptyque consacré au maître francais (voir What’s up Doc #35 & 36). Avec la redécouverte de son ultime chef-d’oeuvre au Festival Lumière, à Lyon, l’an dernier : La Prisonnière (1968).

Après L’Enfer (1964), son film inachevé, qui devait consacrer sa stature de cinéaste éternellement avant-gardiste, au moment où il apparaissait de plus en plus comme classique avant l’heure, pour ne pas dire ringard, Clouzot a-t-il conscience qu’avec La Prisonnière il tourne sa dernière œuvre ? Probablement, ne serait-ce que parce qu’avoir survécu à un infarctus modifie votre vision de la vie. Mais aussi parce que, bien que follement moderne, cette histoire au titre proustien représente un condensé de ses obsessions. On peut ainsi y voir le film-testament d’un homme qui n’a jamais abdiqué devant le renouvellement de son art.

 

Le pitch est assez simple : se sentant délaissée par son compagnon, artiste peintre tendance, Josée se laisse entraîner par Stan, galeriste reconnu et photographe à ses heures, vers un plaisir qu’elle ne soupçonnait pas : le voyeurisme. Mais entre désir et amour, elle va rapidement perdre ses repères, au risque d’y laisser son âme…

 

On pourrait dire que La Prisonnière aborde un thème central dans l’œuvre de Clouzot, la figure du pervers. Lui-même a très souvent été étiqueté ainsi, par sa propension à utiliser et souvent rabaisser ses acteurs sur les tournages, bien que le terme d’obsessionnel soit beaucoup plus approprié. Il a également fondé l’essentiel de son œuvre sur une quête personnelle, celle de la compréhension du Mal. À ce titre, rappelons-nous le fameux Corbeau qui place toute une population sous sa coupe. Mais aussi, dès son premier film, la figure de M. Durand, assassin fantôme habitant au 21, qui apparaît à la fin comme un monsieur Tout-le-Monde, découvrant comment réaliser le crime parfait et se condamnant dès lors à vérifier son hypothèse. Enfin, Les Diaboliques, drame passionnel qui atteint le paroxysme dans sa description de la mécanique perverse et criminelle.

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Cependant, en utilisant à foison une technique visuelle très moderne pour l’époque, inspirée du courant pictural de l’Op art, Clouzot semble nous dire que La Prisonnière est avant tout un film en trompe-l’œil, avec une description clinique de l’emprise progressive d’un photographe pervers sur une jeune femme curieuse de son art.

 

Tout n’est pas si simple. Le magistral Laurent Terzieff prête à Stan une complexité mentale qui cache, plutôt qu’un attrait pour le mal, une peur panique de l’amour. L’échec amoureux viendrait acter la destruction totale de l’image de soi qu’il s’est construite. Mais, contrairement au pervers narcissique, il en a pleinement conscience et semble plus se servir de son art comme d’un rempart contre tout rapport à l’Autre que comme un moyen de le déshumaniser. La Prisonnière est donc avant tout un film d’amour, une œuvre sur la solitude engendrée par les mutations modernes – on pense bien évidemment à mai 1968, dont les événements compliqueront, une fois n’est pas coutume chez Clouzot, son montage final.

 

Il faut absolument redécouvrir cette œuvre, ce petit bijou à la fois moral et amoral, avant-gardiste et suranné. S’abandonner aux délires visuels absolument captivants de ce génie de l’image qui, par ses procédés, ne nous aura probablement jamais aussi bien donné un accès complet à son monde interne, ses obsessions, ses croyances, ses fantasmes, mais aussi ses craintes. Et si, finalement, le double de Clouzot n’était pas Stan mais sa victime, Josée, fascinée par un art voyeuriste, se perdant peu à peu et s’épuisant jusqu’à la dépression ? Le film se termine sur un lit d’hôpital. Clouzot, quant à lui, ne tournera plus jamais.

Portrait de Guillaume de la Chapelle
article du WUD 37

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