La possibilité d'un il

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Critique de "A Good Man", de Marie-Castille Mention-Schaar (sortie le 10 novembre 2021)

La possibilité d'un il

Aude et Ben, en couple depuis six ans, ont quitté Aix-en-Provence pour la paisible île de Groix, où il a repris un cabinet d'infirmier alors qu'elle a mis entre parenthèses sa carrière de danseuse. Pour Ben, c'est l'occasion d'un nouveau départ. Le couple souhaite un enfant, mais Aude a déjà subi plusieurs fausses-couches. Ben décide alors de porter leur enfant... Touchant bien que maladroit, le film vaut pour la visibilité qu'il permet.

A Good Man, un titre anglais qui peut paraître inutile mais qui illustre aussi à quel point le langage, à l'origine de tout formatage, de toute classification, peut être un écueil à la compréhension profonde des êtres, comme à la description de certaines situations (c'est d'ailleurs dans ses dialogues que le film se montre souvent limité, voire empêché, parfois taiseux parfois trop pédago). Comme si Marie-Castille Mention-Schaar avait été effrayée par son sujet-même, qu'elle aborde pourtant avec une grande délicatesse et souvent avec justesse. Comme si elle n'arrivait pas à dénommer ainsi ce "bon homme" dont il est question, et qu'elle avait eu besoin pour cela d'un subterfuge. Son choix d'embaucher, ce qui a fait polémique, une actrice cisgenre pour interpréter le rôle d'un homme trans est encore plus révélateur de cette incapacité à filmer "en face" cette réalité. En donnant comme raison, parmi d'autres, le fait qu'elle ait souhaité travailler avec une actrice qui l'accompagne depuis longtemps, elle semble avoir accrédité un besoin de s'être sentie en confiance et en sécurité, ce qui, paradoxalement, a engendré méfiance et incompréhension. L'actrice Noémie Merlant n'y est pour rien, tant elle est impeccable dans le rôle de Ben, auquel elle confère toute l'étendue de son talent, que l'on sait fort grand, synthétisant le mélange de densité et de banalité qui est le coeur du propos de ce film fort joli au demeurant.

Sur l'île de Groix, où l'une de ses patientes lui raconte que le temps où il était difficilement concevable que l'on se mette en couple entre personnes originaires de la côte opposée n'est pas si vieux, la situation de Benjamin semble d'autant plus exceptionnelle. Son choix de vivre son identité en ce lieu reculé peut autant être compris comme une échappatoire que comme un besoin d'appartenir à une communauté dans laquelle il pourra se fondre et se faire accepter. C'est par petites touches que la réalisatrice nous fait appréhender que, malgré l'amour inconditionnel que lui porte Aude, sa peur du rejet ne vient pas de nulle part. Et c'est parce qu'il souhaite concilier deux aspirations apparemment incompatibles qu'il interrompt sa transition physique, en expliquant fort bien à la psychologue qui les reçoit tous les deux que celle-ci ne lui apparaît que plus claire. Paradoxalement, c'est chez Aude - lumineuse et bouleversante Soko - que cette grossesse va semer le trouble, la confrontant à sa propre difficulté à trouver sa place. Cette problématique en miroir, qui fait partie du passé de Ben autant qu'elle s'impose dans le présent d'Aude, est l'aspect le plus intéressant du film, qui finalement ne cesse de battre en brèche des idées reçues, renvoyant à une dimension universelle et pour le coup non binaire les thématiques habituellement et abusivement rattachées aux transidentités. 

Mais, surtout, Marie-Castille Mention-Schaar se départit significativement de toute tentation d'esbroufe telle qu'ont pu la connaître nombre de ses prédécesseurs - on pense notamment à Xavier Dolan dont la fougue coutumière avait empêché, pour une fois, son Laurence Anyways d'accéder à l'authenticité de ses personnages, et noyé son histoire dans une outrance rebutante. En s'attachant à privilégier un récit par esquisses, elle fait montre d'un talent de peintre naturaliste, filmant avec autant de finesse et de simplicité les êtres que cette île qui semble l'avoir inspirée autant qu'elle a affermi sa réalisation. Et déconstruit tout l' "extra-ordinaire" à la base de cette histoire pour nous la rendre familière, voire banale, une histoire d'amour un peu mélo qui parle à tous comme on en voit dans n'importe quel téléfilm. Certains y verront là un défaut. C'est pourtant, et sans aucun doute, sa principale réussite. 

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