La Phèdre à la maison

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Critique de "L'été dernier...", de Catherine Breillat (sortie le 15 septembre 2023). Anne est une avocate spécialisée dans la protection de l'enfance et mène sa carrière comme sa vie familiale d'une main de maître. Mais quand Théo, le fils de son mari issu d'une précédente union et âgé de 17 ans, débarque dans la demeure familiale, l'équilibre acquis au prix de son contrôle émotionnel vacille et le vertige, qu'elle définit comme un rempart contre l'envie irrépressible de la chute, la saisit peu à peu.

La Phèdre à la maison

Un film magistral et tout sauf amoral, qui tout à la fois asphyxie et glace. 

Il ne faut pas compter sur Catherine Breillat pour donner la becquée au spectateur et lui apporter la notice de compréhension de son film. Décrit ça et là comme un "manifeste de vigueur amorale" (sic), ou encore comme une tragique histoire d'amour, L'été dernier est pourtant l'exact inverse de cela. C'est un film hautement moral, qui ne souffre d'aucune ambiguïté sur ce qu'il veut montrer, mais qui use de la mise en scène et du jeu des acteurs plus que du scénario pour y arriver, nous plaçant dans une double position passive, recevant ce que subit chaque personnage pris dans ce dispositif qui rappelle immanquablement la fatalité des tragédies - on pense évidemment à Phèdre, que Léa Drucker réactualise avec un jeu d'une précision et d'un vertige plus qu'exceptionnels - et réflexive. Car cette morale, présente dès la première scène, ne se livre pas telle quelle mais se conquiert, nous invitant à aller au-delà de la description chirurgicale de l'abus sexuel dont il est question. Elle se comprend grâce à l'émotion qu'elle procure immédiatement, agissant comme un déclencheur de la réflexion. Oui, il n'y a aucun doute sur le positionnement de Breillat, qui sait filmer frontalement la victime quand il le faut, nous intimant d'affronter son regard, son vécu, que ce soit la voix étranglée de la jeune fille qu'Anne prépare pour son procès ou les yeux butés mais vacillants de Théo quand son père et Anne le confrontent et que l'on comprend que quoiqu'il dise ou fasse il est déjà condamné à ne pas être entendu. Elle ne nous contraint pas, c'est la dignité et la vérité de ce qu'elle soumet à notre regard en ces instants précis qui nous y conduit. 

De même fait-elle avec le personnage d'Anne, filmé avec une constante justesse lors des scènes dites de sexe, caméra braquée sur un visage à la fois présent et ailleurs, prisonnier et évadé. Ces deux-là se regardent quand ils se parlent et se confient mais ne sont jamais "réunis" lors de leurs ébats. Breillat filme soit l'un soit l'autre, en premier et unique lieu l'adolescent puis, et jusqu'à l'ultime scène, la femme, l'adulte. La clé, c'est de comprendre que lors de ces moments cruciaux Breillat ne regarde que la victime, alors que sans cela celle-ci pourrait paraître coupable. Lors de la "première fois", puis au moment de la confrontation à sa famille, c'est sur Théo qu'elle s'attarde, le séducteur, le fauteur de trouble. Et lors de chaque acte sexuel suivant, c'est Anne qui est scrutée. Anne est donc victime dans ces moments précis. Responsable et coupable de tout ce qu'elle choisit de commettre, de cacher puis de travestir, mais victime de son désir.

C'est le deuxième aspect du film, constamment moral mais dont l'amour est totalement absent. Anne désire mais n'aime pas. Consciente de tout, à la fois parce que c'est son quotidien d'avocate et parce qu'elle a certainement vécu, mais de l'autre côté, une situation analogue. Ayant échafaudé sa vie pour échapper à ce désir, à ce vertige, s'imaginant que céder, abdiquer le contrôle signerait sa perte. La tragédie, ou ce qui y conduit, est bien cet amour impossible à transmettre comme à ressentir, que ce soit par l'absence - Pierre se rend progressivement compte qu'aucun pardon ou rachat, qu'aucun acte bienveillant ne pourra annuler ses manquements originels envers son fils - ou par la violence. La liaison entre Anne et Théo est l'impossible union entre deux vécus emmurés qui, dans un contexte particulier, va pourtant avoir lieu. Breillat illustre limpidement que le désir ne se réduit pas à la pulsion, qu’il est tout sauf fortuit, inscrit dans le corps mais construction mentale, issu de ressorts psychologiques qu'elle sait aborder en peu de mots - chaque dialogue, jamais explicatif, surligné ni inutile, est brillant. Et nous dit en substance que l'on reste constamment responsable de ce désir-ci, qu'en tout cas c'est ce qui justifie et fonde la Loi - Breillat est toujours passionnante quand elle s'aventure sur le territoire du judiciaire.

C'est à partir d'une transgression initiale et partagée que le lien se crée et que la mécanique se met en place. Cette proximité, la chaleur qui en émane, sont condamnées à disparaître dès lors que le crime a lieu, permis par le secret. Crime dont la conséquence est la mise à nu de ce qui était caché, cette glaciation, cette famille dont l'impossibilité d'amour est le ciment, avec lequel il a bien fallu faire avec, tout ce qui est à la fois cause et conséquence d'une violence héritée et léguée. Violence le plus souvent en sourdine, claustrogène, comme lors de cette scène de fin de soirée où Pierre rappelle à Anne que la famille, le couple, le devoir, passent bien avant l’individu et ses désirs propres.

La clarté des situations, tout comme celle de la photographie, n'atténue aucunement l'ambiguïté des personnages, au premier plan celui d'Anne, qui n'est pas sans rappeler l'héroïne de Elle, film également produit par Saïd Ben Saïd et auquel L'été dernier fait immanquablement penser. Même environnement géographique et social, et chez le personnage principal même rapport trouble à la sexualité, même rapport au monde mêlant rationnalité contrôlante et décalage confinant à l'étrangeté. Ainsi ces scènes bourgeoises où l'émotion exprimée est discordante de celle attendue - l'imperturbabilité des deux soeurs Drucker et Courau - parfaite dans un second rôle écrit au cordeau - suite à la mise à sac de leur maison faisant écho à celle de Huppert annonçant son viol. Mais là où le Verhoeven était le récit paradoxal d'une libération, le Breillat est un inexorable enfermement, qui imprègne chaque image, chaque lieu - au premier plan duquel la chambre conjugale - jusqu'aux deux ultimes scènes, glaçantes et sans appel. 

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