La chirurgie plastique et reconstructrice, entre Nip Tuck et réalité

Une spé aussi bien choisie que jalousée. Chaque année, la chirurgie plastique et reconstructrice remporte les suffrages des internes. Et paradoxalement, elle a du mal à se décoller son image de mal-aimée de la médecine. Et quoi de mieux pour déconstruire une idée reçue que de le voir de ses propres yeux ? On vous emmène avec nous dans le service du Dr Antoine Dumont à l’hôpital de Boulogne-sur-Mer.

Le Dr Antoine Dumont a passé 5 heures au bloc la veille pour opérer une patiente des deux seins. Une opération longue et compliquée dont il redoute les complications. Pourtant, il est prêt à attaquer sa journée. Ce matin, c’est paperasse, avant d’enchainer les consultations et les actes en salles de soins l’après-midi. Juste le temps qu’il faut pour échanger un peu sur son activité. Dans un frais matin du mois d’août, il nous reçoit dans son cabinet à Boulogne sur Mer. Un drap noir est tendu au mur dans son bureau spacieux où trône une ringlight. « C’est pour faire les photos avant/après, c’est très important », explique le chirurgien.

Assis à son bureau, entouré de quelques prothèses mammaires, Antoine Dumont revient sur son parcours. « J’ai toujours su que je voulais faire du soin », entame celui qui se destinait plutôt à une carrière de vétérinaire. « En 2nde au lycée, j’ai fait un stage chez un véto qui faisait beaucoup de chirurgie. Le côté manuel, technique, exigent du soin m’a vraiment passionné. » La relation aux maîtres le refroidit pourtant. « En 1ère, j’ai donc fait un stage chez un chirurgien digestif, et je me suis dit que je voulais faire cela. J’ai vraiment fait médecine pour la chirurgie », se souvient Antoine Dumont.  

Il a d’abord étudié la médecine à Lille, avant de faire son internat au CHU de Toulouse. Certain avec son épouse qu’ils retourneraient vivre dans le nord, c’est sous les recommandations d’un ami urologue qu’il entre en contact avec le CH de Boulogne sur Mer. Le contact passe bien, le chef de chirurgie digestive cherche un médecin pour des prises en charge de séquelles d’amaigrissement. Entre 2010 et 2012, il fait un clinicat partagé entre Lille et Boulogne sur Mer, avant de rejoindre le CH à temps plein. C’est ainsi que le service de chirurgie plastique d’un hôpital de province a vu le jour.

Plastie, reconstruction, orgueil et préjugés

Cette année ne fait pas exception, la chirurgie plastique fait partie des spés les plus choisies. « Il y a très peu de postes. Juste un ou deux par promotion et par service. Mécaniquement, cela augmente l’attractivité de la spé. »

Un atout qui se conjugue également avec une tendance générale des plus jeunes médecins de vouloir concilier un métier intéressant avec une pénibilité limitée. « Par rapport à nos confrères, les suites opératoires et les urgences sont limitées. On a une bonne qualité de vie, on ne manque pas de patients, et si on fait de l’esthétique ou du privé on gagne bien sa vie, même à l’hôpital public. C’est une spé qui concilie beaucoup de choses », résume le chirurgien. Avant d’ajouter dans un sourire : « je ne suis pas un très bon exemple, je suis d’astreinte une semaine sur deux, car on est deux temps plein à l’hôpital ». 

Autre force de la spé chirurgie plastique et reconstructrice, c’est sa diversité et sa transversalité. « On travaille avec des chirurgiens digestifs, orthopédiques, des dermatologues… ». C’est d’ailleurs cette diversité qui attiré Guillaume Lacroix, interne en 3ème année, dans le service d’Antoine Dumont. « On fait tout de la tête aux pieds et on voit rarement deux fois la même chose dans la même journée », explique le jeune homme.

Pourtant c’est une spécialité qui souffre encore énormément de clichés et idées reçues. La faute aux séries ? « Quand on regarde Nip Tuck, c’est vrai que ça donne une image particulièrement biaisée et peu glorieuse de la spé ! Dans Grey’s Anatomy, il y a du cliché, beaucoup de clichés mais aussi un peu de reconstruction, de choses complexes, lourdes, pour équilibrer un peu avec l’esthétique pure », décrypte Antoine Dumont. 

Le praticien regrette que la spé soit souvent réduite à l’augmentation mammaire ou à la rhinoplastie. « Alors que dès qu’on travaille avec un plasticien, on comprend que ça ne peut pas se limiter à ça. » Des clichés qui ont la vie dure, mais ne le blessent pas pour autant dans son quotidien. « J’essaie de prendre le temps d’expliquer la réalité ». En revanche, c’est une autre histoire lorsque cela vient de ses proches. « Ce qui m’a blessé, c’est que lorsque j’ai choisi la plastie, en 2005, ma mère m’a dit : ‘J’ai parfois honte de dire que tu es chirurgien plasticien dans mon entourage’. » Un discours qui a trouvé écho dans les propos de sa femme. « Au début, elle me disait ‘quand j’en parle, ça a une connotation : ah d’accord en fait il n’est pas vraiment médecin, il ne fait que de l’esthétique et gagne du fric’ ».

On doit faire abstraction pour le patient suivant qui n’y est pour rien et ce n’est pas toujours simple 

Antoine Dumont est interrompu par un appel d’une infirmière du service. La patiente d’hier fait un hématome. Les traits tendus par le souci, il file les couloirs de l'hôpital. Sa journée est chargée.

Première consultation, une visite post-op d’une patiente qui a fait une liposuccion du dos. Antoine Dumont vérifie sa cicatrice, lui donne quelques indications. Entre deux rendez-vous, il est suspendu au téléphone pour programmer l’intervention de la patiente qu’il faudra réopérer. Suffisamment loin de son repas, mais avant la garde et l’ouverture des urgences. Un équilibre fragile.

Ensuite direction la salle de soin. Geste presque imperceptible, Antoine Dumont placarde un sourire sur son visage, laissant son inquiétude sur le pas de la porte. « On doit faire abstraction pour le patient suivant qui n’y est pour rien, il faut réussir à remettre le compteur à zéro, et ce n’est pas toujours simple. Je fais des exercices d’étirements entre deux blocs quand je suis perturbé par autre chose », confie-t-il.

Que ce soit pour recoller des oreilles ou un rehaussement de paupières, une petite musique emplit la salle de soins. Quelques bons mots avec les patientes, pour les mettre à l’aise. Et une explication de chaque geste, avec douceur et pédagogie.

« J’essaie d’être équivalent avec tous mes patients, le plus naturel et le plus humain possible. Le problème avec la chirurgie, c’est que souvent on ne pense qu’au geste technique et heureusement ça ne se limite pas qu’à ça. Je dis souvent aux internes qu’on n’opère pas pour nous, mais pour les patients, pour leur satisfaction. »

Avec parfois à la clé, de grands moments d’émotion. « En fin de reconstruction mammaire, je fais celle de l’aréole et du mamelon sous anesthésie locale avec pour terminer une petite greffe du mamelon et un tatouage. Assez souvent, les patientes pleurent de joie car c’est la fin, ça y est. Et c’est vrai qu’en général, les infirmières et moi-même sommes tous gagnés par l’émotion, avec cette sensation d’être arrivé au bout, d’avoir fermé la porte de la maladie. »

A la question de savoir si son métier est une passion, il répond dans un sourire malicieux : « Un peu, clairement. »

Chirurgie plastique, ou l’art de dire non en y mettant les formes

On a tous en tête l’exemple d’un visage ou d’un corps qui a subi l’opération de trop. Avec cette interrogation qui revient souvent dans notre esprit ‘Mais pourquoi son chirurgien n’a pas dit non ?’ Et justement, à quel moment faut-il dire non ? « Il y a des cas assez simples de comorbidités, de risques pour le patient. Mais c’est aussi une question de demande, est-ce que le geste et les risques associés sont adaptés à la demande ? Là où, en cancéro, on va opérer autant que possible, en esthétique il faut se demander si on est sûr de pouvoir faire un peu mieux. Si la réponse est non, alors il n’y a pas d’intervention. Et c’est parfois compliqué de le faire comprendre au patient. Il faut beaucoup d’explications. Si on prend du temps pour bien faire comprendre que ce n’est pas dans leur intérêt, c’est relativement bien accepté. Après, il y a toujours des patients qui trouveront un chirurgien ailleurs qui accepte de les opérer. L’exemple typique, c’est celui des prothèses vraiment trop grosses. »

Pour autant, le praticien insiste : ses goûts n'ont pas à rentrer dans la discussion. « Après, est ce que j’accepte pour qu’elle soit satisfaite de faire quelque chose qui pour l’immense majorité de la population sera anormale ? C’est une vraie question, une difficulté et c’est au cas par cas. J’essaierai de temporiser, de dissuader, de revoir la patiente à plus long terme, tout échange reste une négociation. »

 

Portrait de Constance Maria

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