Interne en MG, j'ai vécu le décès de mon grand-père du Covid

Actuellement interne en médecine M. a vécu le décès de son grand-père du Covid. Elle a écrit ce texte pour expliquer comment elle est passée "de l'autre côté de la barrière", c'est à dire de soignant à entourage.

PCR Covid positive. / /87 ans. Insuffisance cardiaque. Fibrillation atriale. Cancer colo-rectal. Lieu de résidence : EHPAD./ 60 années de vie commune avec son épouse, 2 filles, 5 petits-enfants, l’envie de vivre. /Visites interdites pour les résidents avec infection à Sars-CoV2. /

Je l’appelle cinq jours après le résultat biologique. Il est en pleine forme. « Je ne suis pas malade, pourquoi veulent-ils tous que je le sois ! », qu’il dit. On ne l’arrête plus au téléphone, il est pleine bourre. Puis il coupe court, peur de m’embêter sûrement, de me faire perdre mon temps. Et pourtant ce temps là il nous est désormais compté.

/J7, le fameux 7ème jour. Oxygéno-dépendant. Visites non autorisées sauf si dégradation. / Aucun médecin ne se déplace. Il n’y a apparemment pas besoin. Pas besoin donc d’adaptation thérapeutique ? Inutile la mise en place d’un traitement de confort ? Pas de possibilité de contact avec l’équipe paramédicale. Superflu d’expliquer à la famille le tournant que tout cela prend ?

/12ème jour. Etat de vigilance altéré. Autorisation des visites. 2 personnes maximum. / Je rentre dans l’Ehpad. L’infirmière qui m’accueille me dit qu’il est confus mais très stable sur le plan respiratoire. Il n’a plus son traitement anticoagulant oral. Il n’a pas d’injection d’héparine. Pas d’antibiotique. Je sens qu’elle n’est pas sûre des informations qu’elle me donne, je ne suis pas rassurée. Et puis je le vois. Et je comprends que ces considérations ne sont plus d’actualité. Il est polypnéique, il tire. Je perds confiance en l’expertise de l’infirmière. Il est épuisé. Inconfortable. L’infirmière ne dispose d’aucun traitement de confort. La médecin traitant et SOS Médecins sont injoignables. Il n’ouvre plus les paupières, je ne verrais plus ses yeux bleus. Il est encore avec nous mais plus vraiment là pourtant. Il s’agrippe à ma main, j’ignore s’il me reconnait.

Je garde mes réflexes de soignant, je regarde ses jambes, il est plutôt sec. Je suis rassurée par la présence d’une perfusion de G5 sous-cutanée. Je comprends la gériatre qui me disait que ça tranquillisait l’entourage. Il n’est pas rasé, je ne l’ai jamais vu comme ça. J’en veux à l’équipe. Pour la première fois je prends conscience que ce n’est pas « juste un détail » et qu’effectivement « pour la famille c’est important ». Ma mère reste distante, ma grand-mère mutique. Les réactions à première vue non conventionnelles de l’entourage lors de la confrontation à la fin de vie de leurs proches s’appliqueraient-elles donc à ma propre famille ? Je lui pulvérise de l’eau dans sa bouche, je lui serre la main, je l’embrasse, je quitte sa chambre.

Je sais que c’est la dernière fois que je le vois. Mais finalement la vraie dernière fois c’est peut être quand je l’ai vu sourire de son balcon, quand je suis venue jusque sous les fenêtres de l’Ehpad fermée pour pouvoir l’apercevoir. C’était deux semaines plus tôt, il était déjà piégé. On lui fera nos adieux, en famille, quatre jours plus tard. Il rejoindra ses amis touchés par ce virus qui a désormais envahi tout Sainté*. Je verserais quelques larmes en traversant son ancien quartier. Je remercierai les équipes de l’Ehpad, imparfaites peut-être mais surtout présentes tout au long de cette épidémie. J’aurai vécu la période Covid difficilement en tant que soignante mais surtout violemment en tant que proche. J’en tirerai leçon dans mon exercice professionnel. Le terme d’empathie prend aujourd’hui pour moi tout son sens.

M., Interne de médecine générale

*Saint Etienne

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