"Il y a une dimension religieuse dans le métier de médecin"

Interview du réalisateur David Roux, cinéaste et frère de confrère, à l'occasion de la sortie de "L'Ordre des Médecins", son premier film, remarqué et apprécié.

What's Up Doc. Quelle est la part d'autobiographie dans le film?

David Roux. Elle est assez importante ! Mon frère est pneumologue. Mes deux parents ont été chefs de service à Saint-Antoine. J'ai donc baigné dans un univers médical, vers lequel je me serais sans doute destiné, n'eût été ma scolarité moyenne. Je me souviens de l'hôpital comme d'un lieu joyeux, où nous nous rendions mon frère et moi avec insouciance. Un lieu marqué par la vie. Du moins jusqu'à la maladie de notre mère.

WUD. Que vous évoquez également...

DR. Oui. Elle a été hospitalisée pendant trois mois, les derniers de sa vie, en 2012. Évidemment, l'hôpital ne représentait plus la même chose. Je me souviens de mon frère qui était régulièrement chargé de nous annoncer les "mauvaises nouvelles". Combien cela semblait dur pour lui à l'époque ! Probablement plus dur que ce qu'il nous montrait. C'est cela qui a été le point du départ du film : l'envie de retranscrire cette expérience si particulière.

WUD. Il y a aussi la judéité de cette famille, le rapport particulier de la mère à la vie et à la mort qu'elle semble avoir adopté, comme le suggère une scène du film, suite à des événements de vie douloureux.

DR. Oui, cela aussi c'est autobiographique. Ma mère avait un attachement particulier à la religion et à la culture juive. Faire partie d'une chorale yiddish était important pour elle. Il y a dans la religion juive et dans ses traditions un besoin de transcendance, un pied de nez à la mort et une frontière jamais nette entre la joie et la tristesse. Ces chants, par exemple, disent des choses douloureuses mais mettaient ma mère en joie ! Enfin, ma mère a également été marquée par la perte de son frère, décédé du Sida dans les années 80. Elle a réorienté sa carrière pour devenir parasitologue. Elle avait ce besoin de transcender sa souffrance, d'en faire quelque chose d'utile pour ceux qui restent.

WUD. Dans le film, elle est jouée de façon merveilleuse par Marthe Keller. Il y a aussi ce personnage de père, tragiquement paumé et magnifiquement interprété...

DR. Oui, il s'agit d'Alain Libolt, qui a beaucoup joué au théâtre et s'était éloigné des plateaux. Pour son retour devant la caméra, il était anxieux, avait peur de ne pas pouvoir apporter suffisamment au personnage, d'être en décalage. Il m'a pourtant fait confiance et s'est abandonné, a énormément donné, au film...

WUD. C'est semble-t-il aussi le cas de Jérémie Rénier. Qu'a-t-il apporté au personnage de Simon?

DR. Jérémie Rénier est venu très tôt dans le projet. Il ressemble beaucoup au personnage que j'ai écrit, que je voulais, mais il y a aussi beaucoup de lui en Simon. En fait, ils se ressemblent bien plus que ce que je pensais. Au point que, lors du tournage de certaines scènes, en les revisionnant, j'ai réalisé avec beaucoup de trouble à quel point il ressemblait physiquement à mon propre frère. Ça ne m'avait jusqu'alors pas sauté aux yeux !

WUD. Quelques mots sur le titre "L'Ordre des Médecins". Pourquoi l'avoir choisi?

DR. En partie pour sa consonance religieuse. Il y a pour moi une dimension religieuse dans le métier de médecin. Ils partagent d'ailleurs un vocabulaire similaire, que ce soit l'Ordre, la vocation, le serment prêté... Il y a dans la pratique médicale un besoin de sens, de croyance en quelque chose de plus grand, en tout cas qui dépasse le simple exercice. L'expérience de l'impuissance entraîne également une remise en cause de ce en quoi l'on croit, du "pourquoi" l'on exerce... Lors de la réalisation je me suis d'ailleurs imprégné d'une atmosphère religieuse. L'une de mes références était le film "Des Hommes et des Dieux", de Xavier Beauvois.

WUD. Qui décrit la confrontation d'hommes de religion à l'expérience du terrorisme islamiste, et qui est inspiré du massacre des moines de Tibéhirine...

DR. Oui... Le titre du film permet également d'installer l'univers du film avant même la première scène. Le spectateur sait instantanément où il se situe.

WUD. Le film a d'ailleurs été dans un hôpital à l'architecture très moderne, alors que les scènes d'intérieur montrent un mobilier qui n'a guère changé !

DR. Oui, j'ai pu rendre compte de ces deux aspects grâce à l'Hôpital Bretonneau, à Tours. Il a été conçu par l'architecte à l'origine de l'Hôpital Européen Georges Pompidou, auquel je pensais pendant l'écriture du film. Il dispose également de deux ailes désaffectées qui ont pu accueillir le tournage.

WUD. Un petit conseil, enfin : quelle juste distance avoir avec ses émotions, quand on est médecin ?

DR. Je me garderais bien de délivrer des conseils, cependant j'ai pu constater que de nombreux médecins qui ont vu le film témoignaient de leur expérience. Pour rappeler que, si une distance avec ses émotions est indispensable quand il s'agit de prendre la meilleure décision pour le malade, il est pourtant important de ne pas les occulter, voire les oublier.
 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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