"Il y a un lien entre la souffrance au travail des praticiens hospitaliers et les réformes"

Depuis dix ans, de plus de praticiens hospitaliers consultent des médecins du travail.

À la suite du suicide du professeur Christophe Barrat le 3 février dernier, la présidente de l'Association nationale de médecine du travail et d'ergonomie du personnel des hôpitaux (ANMTEPH), le Dr Hélène Beringuier, a adressé un courrier à Agnès Buzyn, ministre de la Santé et des affaires sociales, pour l'avertir de la dégradation de la santé des praticiens hospitaliers. Hélène Beringuier, pour WUD, revient sur dix années de détérioration des conditions de travail des PH.

What's up Doc. Votre lettre a été motivée par le suicide du Professeur Barrat. N'aviez-vous pas été tentée de tirer la sonnette d'alarme avant cela ? 

Dr Hélène Beringuier. Lors de précédentes alertes, nous nous étions posé la question : devions-nous en parler ? J’ai été tentée d’en parler lors de la CHSCT (Commission hygiène sécurité et conditions de travail) de la FPH (fonction publique hospitalière) mais là, on s’aperçoit que rien ne bouge. Il y a de l’émotion dans ces moments-là, et la première communication de la direction de l'établissement employeur du professeur Barrat a été maladroite. Peut-être est-ce une manière pour les directions de se protéger, en évoquant sa maladie, comme étant la possible cause de son geste. Pour notre part, nous demandons aux pouvoirs publics de prendre désormais en compte les signalements de souffrance au travail des praticiens hospitaliers pour que cela débouche sur des actions, notamment de prévention. Il ne faut plus en rester au simple constat.  

WUD. Suite à un suicide d'un médecin anesthésiste-réanimateur en 2013, certains syndicats avaient réclamé la mise en place d’une CHSCT pour les médecins. C’est une proposition qui a été abandonnée ? 

 

Dr H. B. Ça a été abandonné, il n'y a pas de CHSCT spécifique aux praticiens hospitaliers. Dans les CHSCT classiques des hôpitaux, il y a un ou deux médecins qui siègent, choisis par la CME des hôpitaux. Ils participent plus ou moins à ces CHSCT et lorsqu’ils y participent ils ne relatent pas forcément l’expérience des médecins et de leurs souffrances. La présence actuelle des médecins dans les CHSCT n’a pas de sens en terme de résolution des problèmes de conditions de travail des médecins. Ils sont là pour répondre à des questions de syndicats non médicaux sur les problématiques des équipes soignantes. Là, j’ai vu qu’ils allaient faire comme dans le secteur privé, en rejoignant CTE et CHSCT. Pour le moment, le représentant médical au CTE ne dit pas grand chose non plus. 

 

WUD. Vous avez dit que la santé des praticiens hospitaliers semble s’aggraver depuis quelques années. Depuis quand ? Pourquoi ? 

 

Dr H. B. Nous, les médecins du travail, avons commencé à voir des médecins venir consulter il y a huit à dix ans. Avant ils venaient très peu, et s’ils venaient, c’étaient essentiellement pour des vaccination ou des accidents d’exposition au sang. Il y a huit ans nous avons commencé à en voir et c’est allé crescendo. Soit ils viennent spontanément, soit c’est un collègue qui les accompagne dans nos services. Je pense qu’il y a peu de médecins du travail qui tiennent une comptabilité du nombre de médecins qui viennent les voir, mais on ressent très bien qu’avant c’était très marginal et que maintenant c’est beaucoup plus important. Nous constatons aussi que de nombreux médecins quittent l’hôpital public. 

Nous avons commencé à voir des médecins venir consulter il y a huit à dix ans.

 

WUD. Pensez-vous que vous voyez beaucoup plus de médecins parce que les conditions de travail se sont déteriorées ou alors parce que les médecins, sous le coup des campagnes de prévention, hésitent moins à consulter ? 

 

Dr H. B. Je pense que c’est avant tout dû à l’aggravation des conditions de travail. Cela a permis de lever le tabou de la consultation médicale. Nous constatons aussi que du côté des médecins libéraux, ça ne va pas très fort non plus. Ils n’ont pas de relais auprès de médecins du travail qu’ils pourraient joindre, donc ils se confient à des associations qui ont mis en place des numéros d’appel comme l’association Mots qui travaille avec le Cnom. 

 

WUD. Vous avez noté que les médecins consultent de plus en plus depuis huit à dix ans. Cela correspond à la mise en place de la nouvelle gouvernance hospitalière issue de la loi HPST. Ces deux événements - souffrance au travail des PH et nouvelle gouvernance hospitalière - sont-ils liés ? 

 

Dr H. B. On peut mettre en relation la souffrance au travail et les différentes réformes qui sont arrivées ces dernières années, compliquées, qui bouleversent le fonctionnement des médecins. Surtout, le côté financier est mis en avant. Maintenant vous avez des DIM (directeurs de l'information médicale) qui vous présentent des tableaux de résultats, on se croirait chez Renault, les médecins sont assimilés à des vendeurs, à qui on fixe un certain nombre d'objectifs à atteindre. C’est vrai que les hôpitaux ont besoin d’argent pour fonctionner, mais la ministre a bien noté que ça n’avait pas de sens, avec la T2A, d’aller vers cet excès-là. Mais c’est très prégnant sur le fonctionnement médical car cela augmente les tâches administratives, qui les éloignent du patient. Aussi, il est important maintenant de ne pas oublier de coder un soin, un acte, car cela aura des répercussions financières sur les services, donc ils sont obligés de faire attention à cela. Mais leur métier c’est de soigner des gens, si bien que les médecins sont sous le coup d’injonctions paradoxales : ils doivent soigner tous ceux qui arrivent, et être parfaits de manière qualitative, mais il ne faut pas non plus dépenser trop. 

 

WUD. Qu’attendez-vous des pouvoirs publics avec la lettre que vous avez écrite ? 

 

Dr H. B. Je veux que l’on passe des belles paroles à l’action.  la CHSCT de la fonction publique hospitalière, nous entendons sans arrêt que la prévention est importante, on passe des matinées à discuter mais concrètement il est difficile de faire en sorte que ces réunions débouchent sur des réalités tangibles. En 2018 par exemple la DGOS a rédigé une instruction sur le travail et la grossesse pour les soignants. Ils ont fait un vrai travail en répertoriant toute la législation qui s’applique en la matière dans les établissements de santé, pour que les soignantes enceintes soient protégées à ce moment là. Sauf que cette instruction est adressée aux ARS qui transmettent aux directions, mais pas dans tous les cas. Ensuite, elle n’est pas diffusée au sein des CHSCT et elle ne vit pas, elle n’a même pas été évaluée. Pourtant, c’est un beau travail qui a été effectué. Rien n’a été mis en place suite à la publication de cette instruction. La prévention n’est pas dans la culture des hôpitaux. Je pense qu’il est plus facile de faire de la prévention des risques professionnels dans les usines que dans les hôpitaux. 

Portrait de Jean-Bernard Gervais

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