Harcèlement sexuel : en milieu médical, les langues se délient

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Harcèlement sexuel : en milieu médical, les langues se délient

Les témoignages faisant état d’harcèlement sexuel, voire d’agressions, en milieu médical se multiplient. Si la situation semble doucement évoluer, le Conseil de l’Ordre, lui, est accusé d’immobilisme.

Sexistes, les médecins ? Un peu trop à l’aise avec le corps des autres ? Alors que la toile passe à la contre-attaque avec le hashtag #Balancetonporc, les regards se tournent vers le milieu médical. Non que les chiffres indiquent une sur-incidence du harcèlement et des agressions sexuelles dans le secteur ; des chiffres, il n’y en a pas, et il y a fort à parier que le phénomène ne sera pas documenté de sitôt.

Ce sont donc les témoignages qui font foi. Ils pleuvent. Les externes, en particulier, sont aujourd’hui plus prompts à dénoncer ce qu’hier encore était considéré comme de la blague border-line, relevant d’un humour gras et concupiscent, certes, mais tout simplement carabin. Question de génération ; les jeunes ne trouvent plus cela si drôle.

« Un secteur à risque »

« C’est l’interne homme qui asperge les externes femmes de gel hydroalcoolique en criant : allez les filles, concours de t-shirts mouillés ! », raconte Valérie Auslender, dont l’ouvrage, Omerta à l’hopital, recense pléthore de récits. « On peut encore citer l’interne qui boit le lait maternel qu’a tiré une externe pour son bébé, en s’esclaffant dans les couloirs. Ou encore le chantage sexuel d’un directeur de thèse, les attouchements par-ci par-là, les jeux d’intégration sexistes en salle de garde – défile en sous-vêtements pour faire gagner des points à ton équipe, mime une position sexuelle… »

Sous couvert d’humour, des actes potentiellement traumatisants et certainement dégradants semblent encore fréquents. Même si la situation évolue, la mécanique est connue. Les chefs de clinique sont souvent des hommes qui ne voient pas le problème, les harceleurs sont aussi ceux qui délivrent les notes de stage.

« Le pouvoir est très hiérarchisé, avec des sous-fifres souvent féminins, l’accès au corps est facilité – comme au cinéma… Tout cela fait du milieu médical un secteur à risque », explique Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l'Association Mémoire Traumatique et Victimologie. Elle-même évoque son expérience d’interne et d’harcèlement – « coincée, embrassée de force, pelotée ». Et le silence qui a longtemps régné. « Toutes les filles autour de moi étaient dans la même situation, on n’en parlait pas, c’était un fait, une fatalité », se souvient-elle.

« Le CNOM étouffe les affaires, comme l’Eglise… »

Aujourd’hui, les femmes se rebiffent – parce que la profession se féminise, mais aussi parce que ces agissements ont pu concerner des patientes. Plusieurs témoignages font état de mimes et gestes déplacés en salle d’opération sur les corps de patientes endormies, ce qui a choqué les jeunes esprits.

Parfois, c’est allé plus loin. « Nous recensons beaucoup d’agressions sexuelles sur des patientes commises lors de consultations médicales », poursuit Muriel Salmona, qui a pris en charge plusieurs victimes et alerté, à chaque fois, le CNOM. Or, celui-ci ne semble pas particulièrement à l’aise sur ces questions. « Une fois, il m’a taxée de complaisance pour un arrêt de travail établi en raison de la dépression d’une patiente agressée. Le médecin a fini par être condamné... Une autre fois, ils ont proposé une simple médiation ! Le Conseil étouffe les affaires, comme le fait l’Eglise », accuse la psychiatre.

Preuve, peut-être, de ce malaise : l’affaire Hazout, du nom de ce gynécologue condamné en 2014 pour viols et agressions sexuelles sur plusieurs patientes. Le CNOM a été alerté dès 1988 des agissements de ce médecin et a préféré fermer les yeux – chose qui lui a été reproché lors du procès. Des dizaines de patientes ont dit avoir été abusées, mais pour nombre d’entre elles, les faits étaient prescrits lors du procès. « Le Conseil est incapable de prendre la mesure de la situation », martèle Muriel Salmona. Prendra-t-il position sur le harcèlement ordinaire dont font état les professionnels de santé en milieu hospitalier ? Rien n’est moins sûr…

 

 

 

Source:

Ana Martel

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