Génération ciné santé : Mare Nostrum

HBO vient probablement, quoique (trop) discrètement, de diffuser la meilleure série de ce début de siècle. Mare of Easttown est une captivante quête de vérité menée par un personnage d’une densité impressionnante, interprétée par une Kate Winslet pétrie d’humanité, constamment juste.

Le premier épisode est désarçonnant : Mare, fliquette désabusée qui charrie son mal-être comme elle porte ses rides et traîne son allure empesée, n’en peut plus de résoudre de menus larcins et de gérer les dérapages des marginaux de sa bonne vieille ville d’Easttown, Pennsylvanie, à laquelle elle est ancrée comme un prisonnier à son boulet. La seule enquête qui aurait pu prouver son utilité – à elle-même comme aux habitants, qu’elle connaît tous depuis son enfance –, est au point mort.

Les créateurs de la série prennent un malin plaisir à nous immerger au sein de cette Amérique profonde, où Trump et Obama semblent n’avoir jamais eu de prise, cette communauté de « ploucs » – c’est ainsi qu’ils semblent vouloir nous les faire considérer – hors du temps, empêtrés dans leurs habitudes, dont la vie sociale est circonscrite par les soirées entre vieux amis dans les jardins défraîchis, le bar du coin, les matchs de basket et la forêt en contrebas où les jeunes se réunissent le soir. Bruts de décoffrage. La méchanceté relative des uns, due avant tout à leur amertume, leur asphyxie en ces lieux reculés et ce temps immuable, semble aller de soi, tout comme l’ouverture et la solidarité dont ils font preuve. L’ombre et la lumière d’une communauté. Le crime inaugural est sordide, les enjeux semblent peu intéressants. On s’ennuierait presque.

La présence de Kate Winslet, qui n’a jamais été aussi bonne et naturelle, nous incite pourtant à en voir et à en savoir plus. Tout comme la présence insidieuse d’un mal contaminant, d’une suspicion qui va n’avoir de cesse de tout gangrener, de gagner tout un chacun. Car parmi ces vies simples, ces passions tristes et ces colères occasionnelles, vit probablement un monstre. Et Mare, dont la complexité se dévoile progressivement au gré d’un effeuillage psychologique habilement mené, en vient à être obsédée par cette présence qui perturbe tout. Non pas animée d’une soif de justice ou de reconnaissance, alors que pourtant elle vit sur les reliques d’un exploit sportif – celui qui a propulsé l’équipe locale de basket au firmament il y a de cela plusieurs décennies –. Mais mue par la volonté opiniâtre de comprendre, de traquer la vérité, celle qui lui échappe irrémédiablement quand elle se confronte au suicide de son fils, celle qui lui permettrait, peut-être, de réparer son sentiment d’impuissance, de faire son deuil.

Alors que tout est en place pour faire de cette série une histoire à la Mystic River, le mystique en moins, justement, le scénario va se complexifier peu à peu. La plus grande force de Mare of Easttown est de laisser toute leur place aux personnages qui gravitent autour de Kate Winslet, pourtant omniprésente. Et de montrer comment, alors que la petite ville s’enfonce peu à peu dans l’hystérie et que les secrets les plus rances émergent, la banalité du quotidien demeure, et révèle probablement plus la grandeur de l’âme humaine que les paradoxes qui conduisent au désir de se fuir. S’échapper étant impossible, reste la dissimulation. C’est parce qu’elle est incapable de dissimuler que Mare bouscule cette microsociété comme un chien dans un jeu de quilles. Et pour cela, on l’aime follement, on la suivra jusqu’à la conclusion glaçante de sa quête. Refusant de détourner son regard, rétive aux tentatives de séduction comme d’intimidation, confiante dans le rôle de la justice au service de la vérité, c’est elle qui permettra, peut-être, à chacun des habitants de la ville, elle comprise, de se relever.

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