Frank Bellivier : « Il faut trouver des réponses aux problématiques nées de la crise, mais il faut également poursuivre les réformes de fond »

La prévalence des troubles psychiques est en augmentation. Une évolution qui pèse un peu plus lourdement sur la fragile filière de la psychiatrie. Conscient des failles structurelles de sa spécialité, le Pr Frank Bellivier, délégué ministériel à la santé mentale, nous détaille la feuille de route du gouvernement. Son objectif ? Gérer l’urgence, mais surtout régler les problèmes de fond.

What’s Up Doc : Comment le gouvernement aborde-t-il la question de la troisième vague psychiatrique ?
Frank Bellivier : De quelle troisième vague parle-t-on ? Aujourd’hui, nous avons surtout un signal populationnel avec des indicateurs de souffrance psychique qui s’aggravent. On observe notamment une augmentation de la consommation d’alcool, la hausse des troubles du sommeil ou encore de l’anxiété. Là, on peut parler de vague car cela touche un grand nombre de personnes. On est passé de 20 à 30 % de dépressions selon CoviPrev. Pourtant, cette augmentation des troubles n’affecte que partiellement l’offre de psychiatrie. On a eu des périodes où la filière signalait des périodes inhabituellement hautes. Par exemple, nous avons des indicateurs convergents qui nous disent que les filières de pédopsychiatrie connaissent un afflux relativement inhabituel. Les patients sont un peu plus nombreux, mais surtout ils présentent des signaux beaucoup plus graves. Certaines villes ont également été concernées par une augmentation des primo-décompensations. On nous a également rapporté des cas de décompensation alors que le patient était stabilisé depuis plusieurs années. Pour autant, on ne peut pas faire de généralité. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont des phénomènes préoccupants mais ils n’appellent pas les mêmes réponses.
 
WUD : En cette période, quels sont les chantiers prioritaires qui doivent émerger pour venir en aide à la psychiatrie ?
FB : La Covid-19 modifie la donne, mais le plan d’action ne peut pas se résumer à ce qui s’est passé pendant la crise. Et pour cause : cette dernière n’a fait qu’aggraver des problèmes qui étaient déjà connus avant ! Nous avons une demande qui a considérablement augmenté ces vingt dernières années avec une offre qui a plutôt stagnée. Les chantiers prioritaires sont donc toujours ceux de la réforme qui été initiée en 2018. À savoir la réforme des organisations territoriales qui doit permettre aux différents acteurs de retrouver des marges de fluidité dans le parcours de soins, la réforme du financement qui vise à mettre en place des modalités financières incitant à la qualité, la réactivité et au développement de nouvelles activités, et enfin la réforme des autorisations qui doit encourager les logiques partenariales.
 
WUD : Malgré les nombreuses annonces de réformes, certains spécialistes déplorent qu’elles s’inscrivent dans un temps trop long. Comment gérer l’urgence ?
FB : Ce que nous traitons, ce sont des difficultés structurelles ! S’il y avait des réponses toutes faites, nous n’aurions pas attendu la crise pour les appliquer. Pour mettre en place le remboursement des psychologues par exemple, il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton. C’est un chantier extrêmement technique qui se heurte parfois à certaines contraintes légales. Pour autant, on a mis en place un certain nombre de mesures à court et moyen terme – notamment dans le cadre du Ségur. D’abord, il y a eu le renforcement significatif des 41 cellules d’urgence médico-psychologiques. Pour 4,3 millions d’euros, elles ont toutes été renforcées d’un infirmier et d’un psychologue. Les recrutements sont d’ailleurs déjà faits. À noter que nous sommes également en train de recruter les 160 psychologues qui viendront grossir les rangs des CMP, avec une priorisation pour les centres régionaux de psychotraumatisme et les centres dédiés aux enfants et aux adolescents. Ensuite, il y a trois nouvelles mesures qui concernent les publics les plus précaires : renforcement des équipes de liaison et de soins en addictologie, permanence d’accès aux soins (PASS) pour les publics précaires, renforcement des équipes mobiles de psychiatrie et précarité… Ça, c’était la première circulaire de 2021.
 
WUD : Et au niveau des réformes de fond qui voient actuellement le jour ?
FB :  Nous avons inscrit une mesure qui est le financement d’un coordonnateur de projet en santé mentale par département. L’objectif est toujours de favoriser l’intégration des différents acteurs du territoire aux problématiques de psychiatrie. À ce propos, nous avons également décidé de financer des binômes médecins généralistes-psychologues. L’idée est de favoriser une activité de repérage, de bilan des souffrances psychiques et de médiation vers le soin. Ces psychologues seront intégrés dans des structures pluri-professionnelles afin de de les associer à une dynamique de coopération. En tout, 200 postes d’équivalents temps plein vont être financés. Enfin, il y a deux appels à projet : l’un porte sur la pédopsychiatrie, le second est un fonds d’innovation organisationnelle. D’ailleurs certains des projets présentés sont nés de la créativité induite par la crise. Nous avons beaucoup de projets d’équipe mobile ou de télémédecine.
 
WUD : En quoi la crise a-t-elle modifié votre feuille de route ?  
FB : Certains chantiers ont subi une véritable accélération. Par exemple, la télémédecine, l’ambulatoire ou encore l’éducation thérapeutique. Afin d’encourager ces pratiques devenues plus courantes, nous en avons d’ailleurs inscrit certaines dans les mesures du Ségur. Évidemment, d’autres chantiers ont été ralentis comme la réforme du financement. La pair aidance, une priorité qui nous avait été fixée, n’a également pas du tout avancée.
 
WUD : Malgré l’ampleur des moyens engagés, certains déplorent qu’il s’agisse encore d’une goutte d’eau par rapport aux besoins réels de la psychiatrie. Qu’en pensez-vous ?  
FB : Inscrire des mesures de santé mentale dans le Ségur, ce n’était pas gagné d’avance ! Quand les travaux commencent en février-mars, on ne parle que de gel hydro alcoolique, de masques ou des services de réanimation ! Et c’est sous l’impulsion de la délégation qu’il y a eu une reconnaissance de ces enjeux. Après, on peut toujours dire que ce n’est pas assez. Je suis d’ailleurs preneur de solutions plus immédiates. Pourtant, on ne peut pas faire de choix entre les deux : il faut que nous trouvions des réponses à ce qui est né pendant la crise, mais il faut également poursuivre les réformes de fond.

Portrait de Julia Neuville

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