Fire walk with Lynch

Alors que la saison 3, attendue depuis 25 ans, vient de s’achever, retour sur une série et un film cultes. Avec une mission de taille pour What’s up Doc : pénétrer le cerveau de David Lynch !

La force d’une oeuvre telle que Twin Peaks, la série et son film prequel réalisé par David Lynch (Fire Walk With Me, 1992) et tout particulièrement durant l’ultime saison, c’est que tout le monde peut y projeter ses craintes et ses fantasmes. Le génie – ou la faiblesse, c’est selon – de Lynch est de faire appel à des zones archaïques de notre cerveau, donc rétives à toute explication logique. 

 

Il y a probablement deux façons d’aborder ce monument télévisuel

 

La première, plutôt sociologique voire politique, serait d’y voir un portrait des States, probablement le pays qui se vit le plus comme son propre fantasme. Les premières saisons, qui doivent beaucoup à leur cocréateur Mark Frost, jouaient déjà sur une fibre nostalgique, qui bien sûr n’a fait que s’accentuer au cours du temps. Mais l’American Way of Life y était clairement vu comme un miroir aux alouettes, chacun possédant ses secrets. En premier lieu, Laura Palmer : figure tragique éternellement figée par la mort dans son rôle de reine du bal de promo, alors qu’elle cachait une vie dépravée. La dernière saison, beaucoup plus « lynchienne », repose moins sur la contradiction entre pulsions inavouables et comédie sociale. La violence et l’indécence n’avancent plus masquées, le vernis a craqué, et le pays se vautre dans le ridicule. Nous sommes sous l’ère de Trump… 

 

Mais Twin Peaks peut également être vu comme un cas psychiatrique complexe et intéressant. Tout au long de la série, Lynch pose un regard extrêmement tendre sur des personnages farfelus dans leurs obsessions ou leurs délires, s’intégrant sans peine dans une microsociété solidaire où chacun trouve sa place : cet humanisme presque naïf qui parcourt l’ensemble de la cinématographie lynchienne fait du bien, en des temps où la stigmatisation de la maladie psy reste trop souvent de mise. 

 

Mais surtout, Lynch nous montre magistralement à quel point l’ordre qui nous est imposé cohabite avec notre chaos intérieur, notre part d’ombre, notre black lodge hantée de nos vécus non « assimilables ». Beaucoup plus que schizophrénique, cette vision de la psyché a beaucoup à voir avec le concept de dissociation post-traumatique. C’est d’ailleurs la destinée de Laura Palmer, symbole de l’innocence traumatisée et très juste portrait de la personnalité borderline, que Lynch a choisi d’approfondir dans Fire Walk With Me. 

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Le film fut hué à sa sortie ; mais pouvait-il en être autrement ? En rompant drastiquement avec le côté soap satirique qui avait fait le succès de la série, et en plongeant dans la détresse autodestructrice d’une adolescente envahie par un mal qui la rongeait depuis ses 12 ans, Lynch offrait alors au monde le caractère insoutenable d’une vérité traumatique qui ne pouvait être que rejetée. Tout en n’omettant pas de nous rappeler, au moyen de scènes de débauche à la beauté stupéfiante et hypnotique, notre propre attraction vers ces zones obscures où le désir côtoie la souffrance. Inadmissible, donc… 

 

Depuis, le film est devenu un chef-d’oeuvre. Ainsi, ne doutons pas que, malgré son échec cuisant, la saison 3 soit promise à un brillant avenir. Sans en dévoiler la fin, le fait qu’elle se termine sur ces mots : « Mais en quelle année sommes-nous donc ? » ne fait qu’accentuer ce sentiment que, au coeur de l’événement traumatique, la chronologie n’a plus cours. Éternel recommencement et désorganisation psychosensorielle : le spectateur est projeté dans un puit sans fond au sein duquel l’art, tout comme la psychothérapie, tente de mettre des mots sur l’indicible et d’apporter du signifiant à l’insensé.

Portrait de Guillaume de la Chapelle
article du WUD 34

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