Fake news et santé : des internautes pas si crédules

Cet article est publié dans le cadre du colloque « Santé et désordres de l’information : impacts et solutions », organisé le 20 juin par la Conférence des Présidents d’Université. Cette journée d’échange est consacrée aux impacts, pour la santé publique, des désordres de l’information, ainsi qu’aux différents leviers mobilisables afin de répondre à cet immense défi sociétal.

Doctorante (à partir de septembre 2019), Sciences Po – USPC

Depuis les élections présidentielles américaines de 2016, le mot « fake news » est sur toutes les lèvres. Loin d’être cantonnée au milieu politique, la désinformation touche également le domaine de la santé. Informations erronées sur les vaccins, régimes alimentaires improbables, étranges conseils de sexualité, remèdes miracles contre le cancer… Le phénomène se décline en d’innombrables contenus aux titres tous plus sensationnalistes les uns que les autres.

Faut-il s’inquiéter des effets de cette désinformation ? Probablement, mais pas pour les raisons que l’on imagine.

Santé+ Magazine, usine à malinformer

La page Facebook de Santé+ Magazine (à ne pas confondre avec Santé Magazine, qui est une autre publication dénuée de lien) constitue un bon cas d’école lorsqu’on cherche à mieux comprendre l’impact de la désinformation en santé.

Cette page a été identifiée par l’équipe des Décodeurs du quotidien Le Monde comme un diffuseur majeur d’informations médicales erronées. Or selon l’Institut Reuters (un centre de recherche d’Oxford), elle génère à elle seule autant d’interactions sur Facebook que les pages des médias Le Monde, Le Figaro, Le Huffington Post, 20 Minutes et France TV info réunis.

Audience des sites Internet de différents médias français. Reuters Institute

Volumes d’interactions suscitées par les pages Facebook de différents médias français. Reuters Institute

Étonnamment pourtant, l’audience du site Web de Santé+ Magazine reste bien inférieure à celle des sites de ces cinq médias.

Les deux circuits de l’information

Cette importante différence de succès de Santé+ Mag, selon que l’on considère la page Facebook ou le site Web, illustre la distinction mise en avant par le sociologue Dominique Cardon. Selon lui, il existe deux circuits de l’information : l’un est le circuit de l’autorité, l’autre celui de la conversation. Chacun induit des contrats de lecture distincts.

En matière d’autorité, une récente étude indique qu’en France, la visibilité des informations au sein de l’espace médiatique est encore dépendante de l’autorité de la source. Les journalistes des médias traditionnels vérifient les faits avant de les relayer. Ils font attention à ne pas citer les publications douteuses. Depuis quelques années, des rubriques de vérification dédiées (« fact-checking ») ont même vu le jour sur les sites web des grands médias. Le site de Santé+ Mag réalise de moins bonnes audiences que ces sites, car son autorité reste faible et limitée.

En revanche, la popularité de sa page Facebook est impressionnante. On peut donc supposer que c’est précisément au sein de cet espace que de nombreuses informations douteuses, voire frauduleuses sont massivement colportées. Mais est-ce réellement le cas ?

Les citrons congelés pour soigner le cancer, un exemple de désinformation en santé.

La page Facebook de Santé+ Mag, un impact à relativiser

Les volumes d’« interactions » (les réactions engendrées par une publication, telles que partage, « like », commentaire…) de la page Facebook de Santé+ Mag sont vertigineux. On pourrait s’en inquiéter étant donné la piètre qualité des informations publiées, mais ce volume masque en fait d’importantes nuances.

Total des interactions suscitées par les publications selon leur degré de véracité et d’intérêt général à partir d’un échantillon de 610 publications. Author provided

Pour cela, la première étape est de classer les contenus publiés par cette page selon leur degré de véracité et d’intérêt général. Ce tri permet de constater que plus de 80 % des réactions sont déclenchées, non par des informations fallacieuses qui pourraient s’avérer dangereuses pour la santé publique, mais par des publications qui ne relèvent pas d’une stratégie de désinformation, et ne concernent pas le débat public.

Ainsi, la publication « 7 000 études confirment que le curcuma est un miracle pour la santé : voici quatre façons efficaces de l’utiliser » a totalisé 3 989 likes, alors que la publication « Bonjour ! Un simple petit bonjour n’a jamais fait de mal à personne et c’est gratuit » en a accumulé 28 438.

Les internautes ne semblent donc pas prioritairement attirés par les informations trompeuses. Le risque d’une crédulité de masse semble s’éloigner. Mais la popularité de la page Facebook de Santé+ Mag pose un autre problème : celui de la dégradation de la qualité de l’information sur le Web, à l’ère de l’économie de l’attention et du capitalisme cognitif.

Nombres médians des réactions selon les formats des publications de Santé + Mag à partir d’un échantillon de 610 publications. Author provided

Sur la page Facebook de Santé + Mag, on remarque d’emblée que les contenus visuels génèrent 2 à 4 fois plus d’engagements que les vidéos et les articles. Or, ces types de publications ne sont rien d’autres que des « panneaux de citation » qui contiennent souvent des proverbes consensuels sur les relations sociales, amicales ou familiales et qui rassemblent à eux seuls 45 % des interactions de la page Facebook de Santé+ Mag.

Les fans de la page Facebook de Santé+ Mag sont donc beaucoup plus réceptifs aux contenus imagés qui ont trait aux relations sociales qu’aux informations douteuses sur la santé. Tout se passe comme s’ils accordaient de l’importance à une carte postale que leur aurait envoyée un·e ami·e, mais jetaient directement à la poubelle un énième prospectus sur un régime miracle…

Malgré tout, cette attitude pose problème. En effet, ces contenus saturent l’espace informationnel, et prennent la place de contenus plus qualitatifs. Pourquoi de si piètres contenus ont-ils un tel succès ? Peut-être en raison de leur plus grande « attractivité cognitive ».

L’utilité sociale du commérage

Exemple de contenu visuel faisant partie des 20 publications qui ont suscité le plus de réactions à partir d’un échantillon de 610. Author provided

Exemple de contenus visuels faisant partie des 20 publications qui ont suscité le plus de réactions à partir d’un échantillon de 610. Author provided

Plusieurs expériences de psychologie ont montré que les informations qui mettent en avant une idée de menace, de danger ou de dégoût, mais aussi les relations sociales sont mieux mémorisées, attirent plus notre attention ou sont davantage transmises que les autres. En outre, des travaux récents ont montré que certains « fake news » contiennent de tels « attracteurs cognitifs » qui faciliteraient leur diffusion.

Pourquoi ces sujets sont-ils plus attirants ? Peut-être parce que nous sommes « programmés » pour les commérages (gossip en anglais)… En permettant de transmettre des indices sur les comportements anti-sociaux de certains individus, commérages et ragots serviraient à se protéger de leur exploitation, et dès lors à favoriser l’ordre et la cohésion sociale. Ils auraient ainsi une utilité sociale, à défaut d’avoir une fonction informative. C’est la « théorie du gossip », formulée par l’anthropologue Robin Dunbar : le langage aurait évolué pour traiter de problèmes sociaux complexes plutôt que pour analyser des informations factuelles sur le monde.

Les internautes fréquenteraient donc la page Facebook de Santé+ Mag davantage pour la possibilité de sociabilisation offerte, via des conversations ordinaires, plutôt qu’en raison d’une crédulité débridée. D’ailleurs, les fausses informations potentiellement nocives qu’on y trouve génèrent peu de réactions par rapport aux autres types de contenus. Et celles-ci sont pour une part importante de l’ordre de la critique et de la désapprobation.

L’épineuse question de la régulation

Si l’impact sur la santé des fausses informations qui sont publiées sur Facebook par Santé+ Mag est à relativiser, cette page (comme ses semblables) participe cependant à la dégradation de la qualité de l’information globale : c’est l’une des plus populaires en France (elle a deux fois plus d’abonnés que celle du journal Le Monde !). Comment faire face à ce problème ?

Souvent perçues comme des « virus » très contagieux, les fausses informations sont essentiellement combattues par leur rectification ou leur élimination. Mais les recherches sur le sujet concluent que la correction factuelle n’est pas toujours efficace pour combattre la désinformation.

En fait, la question de la régulation des contenus est particulièrement épineuse. Elle se situe en effet à l’interface d’intérêts divergents, et de droits opposés. Comment garantir l’exactitude des informations diffusées sur le Web sans brimer la liberté d’expression ? Et tout en étant compatible avec le modèle économique des plates-formes, dont les contenus tape-à-l’œil servent à attirer le chaland pour bénéficier des revenus publicitaires générés par leurs clics ?

En filant la métaphore virale, une solution pourrait être de renforcer les « défenses immunitaires anti-désinformation » des internautes, par l’éducation et un meilleur accès à des informations de qualité.

Faciliter l’accès aux informations de qualité et encourager l’éducation

Une première approche pourrait reposer sur la « technocognition », qui consiste à s’inspirer des résultats obtenus en psychologie cognitive pour mettre au point des technologies favorisant la visibilité des informations de qualité.

Les auteurs à l’origine de ce concept proposent de créer une organisation non gouvernementale internationale dont le rôle serait de mettre en place un système évaluant la désinformation. Cette ONG fournirait aussi des outils pour la détecter. Des algorithmes pourraient être utilisés pour abaisser la visibilité des contenus « pièges à clics », à l’image de celui que Facebook a récemment lancé, « click-gap ».

Ils suggèrent aussi de mettre à profit le principe de l’inoculation, inspiré de la vaccination. Il s’agit de préparer les gens à la rencontre avec des fausses informations en leur présentant des versions « atténuées », dont on expose le mécanisme (on en explique les sophismes, par exemple). Ainsi préparés, les individus seront plus résistants à la désinformation lorsqu’ils y seront confrontés dans leur vie quotidienne.

Une autre approche serait de renforcer la culture numérique des individus. L’objectif serait de les rendre plus à même de comprendre les logiques algorithmiques derrière le classement de l’information sur les réseaux sociaux. Ils deviendraient ainsi plus à même de déceler des intentions commerciales derrière certaines publications.

Enfin, il est aussi essentiel de favoriser l’accès aux informations de qualité sur la santé, afin de renforcer la culture scientifique du public. Des travaux ont montré que le fait de mettre en avant le consensus scientifique sur la question des vaccins améliore l’adhésion des gens.

Et évidemment, pour lutter efficacement contre la désinformation, il faut poursuivre les recherches : non seulement pour décrypter les mécanismes de propagation des fake news, mais aussi pour mieux caractériser ce qu’elles sont, en étudiant leur grande diversité de contenus. Il n’existe en effet toujours aucune définition scientifique de ce qu’est une fake news

Article publié sur le site The Conversation.

Portrait de The Conversation

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