Faire de la médecine, c'est faire de la science... Ah bon t'es sûr ?

À LA FAVEUR DE LA CRISE SANITAIRE, ON A VU FLEURIR DANS LES MÉDIAS LA PAROLE DE MÉDECINS DONT LE RAPPORT AUX NORMES DE LA PRATIQUE SCIENTIFIQUE ÉTAIT PLUS OU MOINS ÉLASTIQUE. CE QUI RÉVEILLE UN VIEUX DÉBAT : UN BON MÉDECIN EST-IL, AVANT TOUT, UN BON SCIENTIFIQUE ?

La médecine moderne pensait avoir enfin cloué le bec à Platon. Elle croyait que les questionnements du vieil Athénien, qui mettait en scène, dans l’un de ses dialogues, un Socrate se demandant si la médecine était une science ou un art, appartenaient à l’histoire ancienne. Car quoi ?

Se trouve-t-il à notre époque un médecin qui se sentirait plus proche de Picasso que d’Einstein, de Wagner que de Pasteur ? Mais le coronavirus est arrivé, et bien des certitudes se sont effondrées.

« Les périodes d’épidémies sont des périodes particulières pour tout le monde, grand public comme professionnels de santé, estime le Dr Cyril Vidal, chirurgien-dentiste et président du collectif FakeMed, qui rassemble des professionnels de santé de divers horizons pour lutter contre ce qu’ils considèrent comme des pseudomédecines. Lors de cette crise, les journalistes ont eu tendance à tendre leurs micros de façon à avoir deux sons de cloche : celui de médecins qui se fient au consensus scientifique, et celui, très minoritaire et absolument pas représentatif, de personnes qui ne suivent pas les recommandations, et se prennent pour des artistes plutôt que pour des scientifiques. »

Verre à moitié plein

Pas besoin de faire un dessin : les regards du collectif FakeMed pointent directement vers un certain institut phocéen et ses essais pas vraiment randomisés, ou encore vers une certaine députée psychiatre ex-LREM et son sulfureux protocole anti-Covid. Mais bien que non représentatifs de l’ensemble de la profession, ces exemples médiatiques sont des arbres qui cachent une forêt de médecins pas ou peu formés à l’analyse critique de la production scientifique. Une forêt peuplée notamment, bien que ce ne soit heureusement pas une règle générale, par l’ancienne génération médicale.

« Le problème, c’est qu’il y a beaucoup de médecins qui n’ont pas été formés à la LCA [lecture critique d’article, NDLR] », observe en effet Cyril Vidal. Le Pr Olivier Saint-Lary, président du Collège national des généralistes enseignants (CNGE), préfère voir le verre à moitié plein, mais le résultat en termes générationnels est le même.

« Les choses évoluent dans le bon sens, estime-t-il. L’introduction de la LCA a justement permis de faire de l’ensemble des médecins des lecteurs aguerris de publications scientifiques, des praticiens qui ne se laissent pas berner par les stratégies des uns et des autres. »

50 nuances de recherche

Mais il y a un autre aspect à la question de la relation entre médecine et science, du moins si l’on considère que faire de la science, c’est participer activement à la production du savoir : c’est qu’ilest difficile d’estimer la part de la profession concernée. « On ne sait pas vraiment combien de médecins sont engagés dans des activités de recherche, car les activités de recherche, c’est un peu 50 nuances de gris, estime Olivier Saint-Lary. Cela va d’une activité extrêmement intense à des gens qui font des formations complémentaires, ou encore à d’autres qui participent à des essais cliniques. »

La bonne nouvelle, c’est que si tous les médecins ne sont pas forcément des scientifiques chevronnés, tous peuvent le devenir. « La majorité du contenu scientifique aujourd’hui est produit par des médecins hospitalo-universitaires, qui ont un temps dédié pour cela, mais de plus en plus de non hospitalo-universitaires produisent du contenu, remarque Cyril Vidal. Même si on est libéral, on peut s’investir dans ce domaine. »

Et le pourfendeur des médecines alternatives de remarquer que même le collectif « Laissons-les prescrire », qui promeut l’utilisation de l’hydroxychloroquine dans la Covid-19, a cherché à être publié dans une revue. « Leur étude est vraiment de mauvaise qualité, elle démontre surtout qu’ils ne savent pas manipuler les outils, mais le fait qu’ils aient voulu écrire un article est en soi une démarche louable », estime le président du collectif FakeMed. Qu’il se soit trouvé une revue (l’Asian Journal of Medicine and Health, en l’occurrence) pour accepter leur manuscrit, en revanche, est problématique, ajoute-t-il, regrettant que « certaines revues prédatrices publient n’importe quoi ». Mais ceci est un autre problème.

Témoignage - 3 QUESTIONS À ARNAUD SAINT-MARTIN

Le sociologue Arnaud Saint-Martin a récemment publié Science*, un petit ouvrage interrogeant la notion de science dans la période actuelle. Un questionnement auquel la médecine n’échappe pas.

What’s up Doc. La médecine, science ou art... Comment cette vieille question se pose-t-elle aujourd’hui ?

Arnaud Saint-Martin. On peut déjà remarquer que le fait que cette question se pose encore, le fait qu’on puisse supposer que la médecine ait un rapport compliqué avec la science, révèle des choses intéressantes sur le fonctionnement de la discipline. Mais de toute façon, on ne décrète pas qu’une discipline est une science : cela se vérifie, c’est une prétention qu’il faut honorer en respectant un certain nombre de standards.

WUD. Et comment la médecine se tire-t-elle de ce processus de vérification ?

ASM. Il me semble qu’une partie de la médecine fonctionne comme une discipline scientifique, avec des gens qui font carrière dans la recherche, qui publient en fonction des standards habituels d’évaluation par les pairs, etc. Et il y a une autre dimension, qui est celle de la pratique de la médecine, et qui se réfère plutôt à la notion de profession qu’à la notion de discipline.

WUD. Mais justement, les médecins hospitalo- universitaires sont à la fois praticiens et chercheurs... et ils sont aussi enseignants, d’ailleurs.

ASM. Oui, et cette dialectique entre discipline et profession se retrouve aussi dans d’autres domaines. J’étudie par exemple la physique, où l’on trouve à la fois une physique de recherche fondamentale et une physique très appliquée. Dans la recherche spatiale, on rencontre souvent des physiciens qui ont monté des boîtes. Mais cela conduit tout de même rarement à poser la question de la scientificité de leur discipline...

* Science, Arnaud Saint-Martin, éditions Anamosa, 2020

 

Portrait de Adrien Renaud

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