Entreprise de démolition

Ciné week-end : Carole Matthieu, de L.-J. Petit (sortie le 7 décembre 2016)

La dérive d'une médecin du travail minée par l'impact des conditions managériales de l'entreprise pour laquelle elle travaille, quel beau sujet ! Hélas, le film est loin de nous avoir convaincu...

C'est un projet probablement armé des meilleurs intentions. Un de ceux qu'affectionne Isabelle Adjani, un film au message sociétal fort et qui pourtant ne se dépare pas d'une certaine étrangeté. On songe bien évidemment à l'excellente Journée de la jupe, on y pense trop d'ailleurs, et c'est peut-être la première raison pour laquelle Carole Matthieu nous a tant déçu. Car là où son prédécesseur frappait fort et juste, dans un jeu de massacre de provocation intelligente, ce film au sous-texte pourtant percutant semble avoir été réalisé sous Xanax®. Cela donne 1h30 de propos totalement mortifère, souvent confus et parfois dissocié. Ni rage, ni finesse, donc...

Mais le plus gênant reste ce personnage de médecin du travail qui s'enferme dans sa mission. Il s'agit d'un postulat intéressant : la perte de repères d'un maillon social phagocyté par la déshumanisation progressive des conditions de travail. Son rôle est dès lors impossible à tenir, les injonctions paradoxales entre les impératifs de l'entreprise et la souffrance de ses patients finissant de la plonger dans la folie. La solitude du médecin du travail est un sujet en soi. Mais ce n'est pas cela que le réalisateur nous montre.

Jamais on ne voit Carole en train de lutter, d'essayer de convaincre. Cette partie-là, qui aurait été pourtant fondamentale pour contextualiser son état actuel, a été, volontairement ou non, gommée (les scènes suggérant un harcèlement de la part de sa hiérarchie sont trop ponctuelles pour privilégier cette hypothèse).

Ce qui est décrit, avec une complaisance empêchant l'empathie, est une forme de suicide altruiste à grande échelle, s'apparentant à la fois à une mélancolie dépassée et à un narcissisme criminel (on pense à Christine Mallèvre, qui euthanasiait ses patients avec une compassion aux critères de plus en plus larges). Cet altruisme faussé, celui d'une personne non rétablie de son propre trauma et qui ne connaît plus ses limites, n'est pas décrit assez clairement pour éviter le risque que les personnes souffrantes au travail et visionnant ce film y voient autre chose que leur propre douleur et le renforcement de leur propre sentiment d'impuissance.

Probablement pour garantir une atmosphère mystérieuse, mais qui est au final surtout brouillonne, on ne saura jamais ce qui motive vraiment Carole Matthieu. Ethérée, égarée, mais de façon moins convaincante qu'habituellement, on ne peut même pas se contenter du fait qu'Adjani nous entraîne avec elle : elle nous a laissés depuis longtemps sur le bas-côté de cette mortelle randonnée.

Source: 

Guillaume de la Chapelle

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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