Ecarts de reconduite

Critique de "Police" d'Anne Fontaine (sortie le 2 septembre 2020)

Alors qu'ils sont confrontés à un moment crucial de leur existence, trois flics à bout se voient confier la mission de reconduire un réfugié politique à la frontière. Quand les souffrances privées se prennent en pleine face le fracas du monde... Un beau film sur l'ordre et la morale qui aurait vraiment mérité d'être plus abouti.
 

L'on peut à présent critiquer un film non seulement sans l'avoir vu - ça se fait depuis longtemps - mais en se servant uniquement d'arguments contextuels et périphériques. C'est ainsi que le dernier Anne Fontaine s'est fait copieusement incendier, que ce soit par ceux qui n'ont pas supporté qu'Omar Sy endosse l'uniforme après avoir dénoncé les violences policières lors d'une interview, ou encore par ceux qui considéraient cette mise en avant de supposées "minorités" policières comme une tentative maladroite et politiquement correcte de réhabiliter la profession. Certains policiers eux-mêmes y ont vu avant tout des incohérences flagrantes en termes de procédure.... Ca fait beaucoup, et si le film est loin d'être parfait, on a quand même du mal à comprendre pourquoi il suscite un tel rejet...

De quoi est-il question? D'une profession à bout, confrontée à l'exigence de sa mission, à la remise en question récurrente via le mécanisme le plus violent qui soit - traumatismes vicariants ou directs - et à la solitude privée que tout cela engendre. Anne Fontaine choisit de suivre puis de réunir trois flics d'une même brigade, quittant leur banal commissariat parisien pour se frotter à un cas de conscience. Quels sont les ressorts de leurs comportements successifs face à ce réfugié qu'ils doivent reconduire à la frontière, dont ils ne connaissent presque rien et avec qui ils ne partagent aucun langage commun? La réalisatrice nous offre peu de pistes, préférant sonder la solitude extrême de ses trois anti-héros, leurs failles et leurs limites. C'est peu dire qu'elle filme admirablement leur fatigue, leur tension permanente, d'où sourd pourtant la volonté de rester conformes à ce en quoi ils ne croient peut-être déjà plus. Elle nous les rend si proches, peut-être parce que de cette abnégation et de ces cas de conscience aboutissant au rapprochement entre collègues ou à la solitude morale, nous ne nous sentons pas si étrangers. 

Anne Fontaine signe donc un film crépusculaire, la nuit y est admirablement présente et enveloppante, même lors de moments de fulgurance tel cet incendie au sein d'un centre de rétention déjà au bord de l'implosion. Si elle nous fait percevoir à quel point tout peut arriver dans de tels moments, elle échoue hélas à cristalliser l'enjeu réellement moral de son récit, un peu comme elle était restée au bord de son sujet dans un de ses précédents films, les Innocentes. Les retournements de situation apparaissent trop souvent comme artificiels, car précipités. Cet empêchement scénaristique, qui atténue considérablement le potentiel de son dispositif et de son argument de fond, révèle probablement quelque chose de plus profond, un blocage qu'il lui faudra lever pour réussir à atteindre le niveau auquel son cinéma touche-à-tout et souvent brillant aspire. 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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