Dernière garde en pédiatrie avant le confinement

Une journée ordinaire d'une étudiante en cinquième année. Une dernière garde en pédiatrie avant le confinement. 

"Début de garde ce dimanche aux urgences pédiatrie. Avec les nouvelles mesures annoncées le jeudi soir, je ne sais pas trop ce que je vais y trouver. J’étais loin de me douter qu’il s’agissait de la dernière garde en pédiatrie, avant que ce terrain ne soit fermé aux externes car considéré trop à risque d’exposition COVID. Voyons cela comme un privilège.

J'arrive dans le service. Lee chef qui était de garde sort tout juste de son lit, je l'ai croisé dans l'ascenseur. Il me dit qu'ils ont bien dormi et me remercie d'être venue. Tout le monde est masqué dans le poste de soin à notre arrivée. Ça fait bizarre, on n’a pas l’habitude, on ne voit même plus le sourire des gens lorsqu’ils nous disent bonjour ou nous tire la langue, comme le fait certaines infirmières que je connais. Il faut essayer de lire dans le regard des gens. 

On fait les transmissions, la nuit a été calme, une bronchiolite hospitalisée donc suspicion de COVID 19 avec prélèvement avant de la monter dans le service.

La chef nous explique comment se sont organisées les urgences : 8 lits "sales" pour 2 lits "propres". 2 salles d'attente pour séparer les patients infectieux possiblement COVID 19, car même une simple gastro-entérite chez un enfant peut-être un corona. Désinfection de chaque chambre sale après la sortie des patients, produits spéciaux, tenues spéciales. Le grand jeu. Le prix ? La chambre est fermée pendant 30 minutes, soit une chambre condamnée 1 heure pour 2 patients de vus. Heureusement pour l'instant on ne croule pas sous le travail.

L'équipement maintenant : masque chirurgical tout le temps pour tous, faut bien penser à se brosser les dents avant de venir, manquerait plus d’avoir une mauvaise haleine ! Si nous allons observer un patient suspect COVID : Surblouse et gants en prime. On nous demande d'économiser au maximum les tests, de n'en faire que si nécessité avérée. Pour 1 test ou bien une prise de sang : rajouter charlotte, tablier, lunettes et masque FFP2. J'espère que le corona est content de l'accueil qu'on lui réserve. On ressemble à des cosmonautes avec tout cet attirail. Vient la discussion à mon propos : est-ce que je prends en charge des patients COVID ou pas ? On tranche concernant les patients COVID  : je m'en occupe en priorité afin d'éviter d'utiliser trop de matériel, mais je pourrais voir des patients suspects s'il y en a trop. Après toutes ces consignes, c'est parti mon kiki ! Avec toutes ces mesures, on se croirait à l’armée.

J'espère que le corona est content de l'accueil qu'on lui réserve

Premier patient non infectieux ?

Premier patient non infectieux donc seulement masque chirurgical. Motif d'admission : douleurs abdominales chez un patient de 4 ans, accompagné d’un de ses parents

J'entre dans la chambre, me présente et commence mon interrogatoire. Tout se passe bien quand tout à coup, je demande :

- "Est-ce qu'il y a des gens malades dans l'entourage ?"

-" Oui, moi."

-" Qu'est ce qu'il vous arrive ?"

-" Je tousse depuis 1 semaine maintenant et j'ai un peu de fièvre."

- " D'accord, et votre enfant il tousse lui ? Il a de la fièvre également ?"

-" Oui cela va faire 3 jours qu'il tousse et il a fait un 39° ce matin avant que je vous l'amène."

EH MERDEEEE y a eu une couille au tri !! Bon ben, foutu pour foutu je continue mon interrogatoire, j'enlève ma blouse et mets des gants avant d'examiner le petit. Je vais pas ressortir avec tous les miasmes.

En allant présenter mon patient, la Chef se rend compte de la bourde et prévient les infirmières. Une chambre en moins pendant 30 min. HEUREUSEMENT QUE J'AVAIS LE MASQUE. Mais pas d’illusion, c’est un masque chirurgical donc il ne me protège pas plus que mon imagination. Mieux que rien, cela fera office de bouclier placebo entre le COVID et nous.
La journée commence bien.

Les patients s'enchaînent, le principal motif étant le suivant : toux + dyspnée fébrile.

Le papa stresse

Pour chaque patient avec toux et fièvre, nous devons réexpliquer aux parents les mesures de confinement et d'hygiène. Leur demander de ne pas faire garder leurs enfants par des personnes fragiles, éviter eux aussi les contacts avec leurs enfants s'ils sont à risque : pas de câlins, ni de bisous, respecter une distance de sécurité même si c'est pour lire une histoire. Cela est difficile à comprendre pour les parents. La vérité, c'est qu’à la fin de la garde, nous nous apercevrons avec l'interne que nous n'avons pas donné la consigne à toutes les familles, nous avons oublié. On n’a pas le réflexe de penser qu’une simple fièvre ou une diarrhée peut-être due au corona.
Un papa pose de nombreuses questions et commence à stresser. Il ne comprend pas pourquoi je lui dis cela car son enfant de 2 ans a juste de la fièvre et une éruption cutanée. Essayer de le rassurer, de lui expliquer que c'est pour tout le monde la même chose car nous pouvons tous être porteur désormais. Que ce n'est pas pour son enfant en particulier mais pour protéger les autres. Mais lui n'avait entendu qu'une seule chose : son enfant avait probablement le coronavirus. Parce que c'est son enfant. 

Une larme coule sur sa joue, et je me sens impuissante. La chef le croise de nouveau dans le couloir et vient à la rescousse sans que cela ne change grand chose.

Putain de COVID. Tout au long de la journée j’ai l’impression qu’on joue au Loto, sauf que personne n’a vraiment envie de rafler la mise cette fois-ci.

Pas de signe de gravité, pas de tests

Vient le moment fatidique où une maman me demande si ce n'est pas possible de faire un test à sa fille pour savoir si elle est positive ; car ils sont nombreux à la maison et il y a également la grand-mère. Je choisis mes mots pour lui expliquer que son enfant ne présente aucun signe de gravité, qu'il va bien et que la politique actuelle ne nous permet pas de pouvoir envisager un test pour elle.
Nous n’en avons pas assez et j'ai cru comprendre que ces tests sont plutôt chers, l’hôpital n’ayant déjà pas assez de moyens financiers en temps normal. En ce qui concerne la grand-mère, je conseille de garder celle-ci dans sa chambre si possible et d'éviter tout contact avec les enfants. J'ai beau y mettre tout le tact du monde, difficile de sortir ces mots de ma bouche. Que ferais-je dans une telle situation ? Sa demande n'est elle pas légitime ? Ce n'est pas un test qui changera grand chose puisque positive ou non elle devra rester confinée chez elle car personne d'autre ne peut l'accueillir et qu'elle a probablement déjà contaminé sa famille. J'essaye de rester calme et professionnelle.
 La journée continue et les patients commencent à arriver. Plusieurs crises d'asthme, probablement dues au corona, vu la toux et la fièvre chez le patient ou dans son entourage. Les infirmières décident d'expliquer aux parents comment faire eux-mêmes les aérosols dans la chambre pour éviter de nous exposer. Pour entrer dans la chambre durant un aérosol c'est masque FFP2 obligatoire, les particules volent partout comme un feu d'artifice. Les masques et les blouses commencent à manquer, les infirmières nous disent d'y aller sans surblouse et sans nos blouses, seulement avec des gants et notre masque pour essayer d'économiser, le temps de trouver une solution. S’il en existe une. Une des chefs garde son masque FFP2 depuis son prélèvement. Une fois mis il ne faut plus y toucher sinon il devient inutile. Sa durée de vie est de 8 heures, elle décide donc de le garder jusqu'à la fin de la garde afin de ne pas le « gâcher ». Cela fait déjà 3 heures qu'elle l'a. Je ne sais pas comment elle fait pour tenir. Au bout de 2 heures, en général, j’ai la trace du masque et un début d’escarre.

Tensions dans le service

Je me retrouve donc en "civile", et je me dis qu'il faudra mettre tous ces habits à 60° si je ne veux pas ramener de microbes chez moi, javel en prime pour la bonne conscience. Comme depuis le début de la journée, j'essaye de limiter les contacts avec mes patients. mais c'est difficile quand on doit examiner leurs gorges : "Ouvre grand la bouche, tire la langue et dit AAAAAaaa" souffle moi bien ton corona dessus coco, faut être généreux et tout partager dans la vie. Avant de sortir de chaque chambre, je désinfecte mon stéthoscope, mon marteau, mon téléphone que j'utilise pour la fréquence respiratoire et mon stylo également car rien ne doit être laisser au hasard. Entre temps la chef avait appelé la cadre qui a pu nous fournir de nouvelles blouses et du matos en rab. On arrête les conneries. On doit se protéger nous aussi !
Tout le monde discute du dépistage du personnel qui aura lieu demain, et des personnes déjà atteintes dans le service. Des tensions se créent et tout le monde garde ses distances. Je n’ai jamais sentie une atmosphère comme ça depuis le début de mon externat, sauf une fois quand on a annoncé une erreur médicale qui avait couté la vie au patient.
Entre 2 patients, la chef et les internes essayent de trouver des solutions aux nombreuses questions encore sans réponses : que fait-on des nourrissons que nous devons garder le temps de leurs résultats d'analyses ou pour une surveillance courte ? Peut-on aller manger au self ? Pouvons-nous monter les patients à hospitaliser sans avoir les résultats puisque le techniquage PCR-COVID ne se fait que 2 fois par jour ? L'annonce du confinement total probablement lundi jette un froid sur tout le service. On parle de réquisitions, de changement de stage suspendu... tout le monde se regarde, se comprend et se soutient. Je me dis que de tout manière cela ne change pas grand chose pour moi, cela va faire un an et demi que je passe mes après-midi et mes week-ends devant mes livres à étudier. Etudier... Vais-je vraiment pouvoir m’y remettre alors que toutes nos informations changent d’une minute à l’autre ? Puis je penser à ma famille ? Je regarde mes collègues se précipiter sur leurs téléphones. Chacun a peur pour ses amis ou sa famille, tout le monde demande des nouvelles, tout le monde compte sur nous et nous comptons les uns sur les autres. Nous avons tous quelque chose à perdre.

COVID+

À la fin de la journée la news tombe, la patiente hospitalisée ce matin est COVID +. Il faut appeler tous les médecins et infirmières qui s'en sont occupés hier pour les avertir. Le chef avec qui je suis arrivée était celui qui l'avait vue. Comment réagir à la nouvelle lorsqu'on vous appelle pour vous dire cela ? Lorsqu'on vous dit que vous avez peut-être fait entrer le loup dans votre maison ? Malade ou pas malade, il devra continuer à venir. Je les admire mes collègues. Je me rends compte que toutes ces personnes qui m'entourent prennent des risques pour des gens qu'elles ne connaissent pas. Et je me dis que c'est beau.

J'essaye de réviser les partiels entre les patients, mais je n'ai pas la tête à ça. Nous regardons l'écran dédié au corona dans le poste, celui qui nous montre le nombre de cas en temps réel dans le monde. Et ça nous hante. On sait que cela ne fait que commencer.

Bobologie, etc. 

De nouveaux patients arrivent encore et encore. Il n'y a plus trop de bobologie, car les gens ont pour la plupart compris qu'il ne fallait pas venir encombrer les urgences. Et pourtant cette mère a amené sa fille de 11ans, qui était déjà venue la veille pour le même motif au SAU : douleurs abdominales depuis un mois. UN MOIS BORDEL. Qui plus est, sa fille est asthmatique. N'a-t elle pas compris ce qu'il se passe en ce moment ? Qu'elles peuvent se chopper le corona a l'hosto ? Qu'elles devraient rester confinées chez elles ? En rentrant dans la chambre, la jeune fille est souriante et n'a pas l'air souffrante. L'interrogatoire est identique à celui d'hier : pas d'aggravation. Et le diagnostic identique à celui de la veille : constipation avec gaz +++. Retour à domicile avec la même conduite à tenir et un sermon de la chef pour avertir la mère de prendre plus de précautions et de rester chez elle pour protéger sa famille.

Pause dîner, il faut enlever sa blouse son masque et bien se laver les mains avant d'y aller ! Quelqu'un rentre encore masqué au téléphone et se fait réprimander par tout le monde.

La fin de la journée arrive. Au final c'est plutôt calme : les gens ont peur de venir. Mon dernier patient a besoin d'un test pour une angine. Il faut sortir l'artillerie lourde. Par souci d'économies, je quitte la chambre et laisse l'interne faire le test et s'habiller seule. Les masques FFP2 sont une denrée rare. Ils sont rangés avec le SHA dans une réserve fermée à double tour. Les vols sont très répandus malheureusement, un nouveau marché noir a vu le jour.  Jack pot : le test est positif ! Petite victoire, il n'a pas été fait pour rien.

La fin de la journée arrive. On déguste les gâteaux que nous avons amenés : c'est bon pour le moral. On se demande quelle stratégie adopter pour affronter le pic épidémique. 
Avant de sortir de l'hôpital, je me lave bien les mains et je tombe enfin le masque. Qu'est ce que c'est bon de respirer l'air libre ! Je commençais à en avoir mal à la tête à force d'inhaler mon propre Co2. Au dodo. Demain sera un nouveau jour. Mais difficile de trouver le sommeil avec toutes ces questions sans réponses, ces informations qui changent au jour le jour. Personne ne sait de quoi demain sera fait. Mais on continue à avancer et à travailler, car c’est ça notre métier."

Portrait de La rédaction

Vous aimerez aussi

#PronosticMentalEngagé. C’est à coup de hashtag percutant que les associations représentant les étudiants en santé dénoncent le flou et les bugs des...
Ahmed Belamri a disparu depuis lundi dernier. 
L'association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf) déplore l'organisation des élections étudiantes sur l'ile de La Réunion, qui ont...

Le gros dossier

 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.