Dans le cerveau d'Anthony Hopkins

Critique de "The Father", de Florian Zeller (sortie le 26 mai 2021)

Un homme vieillissant supporte mal que sa fille intruse de plus en plus souvent son appartement et lui impose une aide à domicile. L'histoire se complique quand celle-ci prétend que c'est lui qui vit chez elle. Et qu'il ne reconnaît plus qui est dans sa propre maison... Une tentative saisissante de restituer le fonctionnement mental d'un homme atteint de maladie neurodégénérative.

En décidant d'adapter en anglais et au cinéma son succès théâtral planétaire, Florian Zeller ne prenait pas uniquement le risque de ne pas renouveler cet exploit. Il fallait également que l'outil cinématographique puisse garder intacte l'extraordinaire émotion, couplée à la prouesse de construction narrative, du Père, conduit à l'époque de main de maître par Robert Hirsch, l'un de nos comédiens les plus doués, décédé depuis. Entreprise audacieuse donc, et pour couronner le tout, demander à Anthony Hopkins, peut-être le plus immense acteur vivant, ainsi qu'à Olivia Colman, interprète icônique, de le suivre peut à la fois être vu comme un gage de sécurité et une multiplication de la mise. Alors, ça passe ou ça casse?

Pour nous, le coup d'essai est un coup de maître. En artificialisant au maximum, encore plus qu'au théâtre, son dispositif, en le resserrant même - la force des gros plans, la confusion qu'engendre la variation subtile de prises de vue apparemment répétitives - il permet pourtant, alors que nous nous perdons dans le dédale d'une mémoire qui s'effiloche, de faire jaillir l'émotion de façon encore plus soudaine, au début par à-coups, puis lors de sa dernière scène - à la fois attendue et totalement sidérante - de nous laisser envahir jusqu'au bouleversement. Ce qui y est décrit est si vrai, si proche de ce que l'on voit à l'oeuvre dans les processus démentiels.

Il faudrait l'avis d'un gériatre ou d'un expert en neuro-imagerie pour vérifier si ce que décrit Zeller a une correspondance avec le vécu cognitif d'une personne atteinte de la maladie d'Alzheimer, à laquelle le film se réfère. Il a enfin réussi à trouver, dans son écriture littéraire et cinématographique, un langage permettant de l'approcher. Lui et Hopkins ont choisi de rendre l'oeuvre plus sombre et plus anxiogène que le Père originel. Là où le décalage de point de vue entre le père et sa fille créait une forme de comique de situation, que l'on retrouve subrepticement dans le film, la caméra comme métaphore du regard et de la psyché nous contraint à vivre, en tout cas à ressentir, beaucoup plus intensément l'expérience à laquelle est confrontée Anthony, le personnage principal. Anne, sa fille qui tente de précéder l'avancée de la maladie mais qui ne peut que la suivre, est forcément plus en retrait. Mais la vérité et le naturel du jeu de Colman nous permettent de garder un pied dans le réel. 

La moindre subtilité scénaristique semble avoir sa finalité, même si l'on ne comprend pas tout. Il faut accepter de se perdre pour peut-être accéder à un autre niveau de compréhension. Zeller n'aborde jamais frontalement ou grossièrement les problématiques engendrées par le vieillissement, il les contourne pour mieux que l'on s'en saisisse après coup. Ce n'est pas le moindre aspect de son élégance.

 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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