Clara et les sales types

Critique de "La Nuit du 12" de Dominik Moll (sortie le 13 juillet 2022)

La nuit du 12 octobre, alors qu'elle rentre d'une soirée chez des amies, la jeune Clara meurt brulée vive, assassinée. La mort de Clara sera la première enquête du tout juste promu Yohan, inspecteur à la PJ. Elle le hantera jusqu'à l'obsession. 

Il est étonnant de retrouver Dominik Moll, cinéaste au parcours et au ton atypiques, à la tête d'un film aussi sociétal, aussi en phase avec l'air du temps. Il est peut-être encore plus étonnant qu'il y ait si bien réussi. Les retours concernant la Nuit du 12 sont quasi-unanimes, cela rend indéniablement justice aux qualités intrinsèques de ce long film-enquête sinueux, où les creux et les failles sont plus importants que les rebondissements, mais vient dire aussi quelque chose de notre époque. Et ce n'est pas uniquement le fond du film qui reflète cela. Ce sont aussi des choix délibérés de mise en scène. C'est ainsi par petites touches que Moll évite le pensum indigeste, rend acceptables les stéréotypes accumulés. C'est son talent de cinéaste qui met ce synopsis de téléfilm à la hauteur de références telles que Zodiac.

En effet, il réussit à faire passer son message central - l’énigme des ressorts d’une violence genrée si marquée et parfois si extrême, qui devient plus essentielle que la résolution de l’enquête elle-même - par des choix forts de mise en scène ou scénaristiques, mais de façon totalement insidieuse. Ce n'est qu'après que ceux-ci forment une cohérence, renforcent l'aspect sociétal du film - une sorte de Laëtitia (ici Clara) ou la fin des hommes (enquête sociologique qui partait d'un fait divers similaire). Ainsi, bien que l'histoire repose entièrement sur le mystère de l'identité du tueur de Clara, Moll choisit de le filmer de face. Comme s'il tenait à nous faire savoir d'emblée deux éléments majeurs : le tueur n'est pas une femme, pas plus qu'il n'est le parent de la victime. Si mystère il y a, ce ne sera pas celui de la nature du crime. Le mot "féminicide" n'a même pas besoin d'être prononcé. Il n'est pas anodin non plus que, dans la dernière partie du film, ce soit des femmes qui relancent l'enquête, empêchant ainsi, par une sororité adéquatement illustrée, Clara de se perdre dans les limbes de l'oubli.

Ce qui captive le plus dans La Nuit du 12, c'est tout ce qui reste à la périphérie de ce crime, de cette victime dont on ne saura finalement presque rien, sa biographie telle une page blanche, résumée à un pattern relationnel répétitif. Pattern qui constitue le germe obsessionnel de Yohan, enquêteur solitaire et acharné, interprété par un Bastien Bouillon exceptionnel, acteur méconnu mais qui vampirise la caméra, une oxymore à lui tout seul : jamais l'on n'avait vu d'humilité aussi charismatique, aussi intense. Une masculinité très actuelle, échappant à tout code, contrepoint de toutes ces masculinités toxiques cataloguées jusqu'à la nausée. Là encore, comment ne pas voir dans ce choix de distribution un élément scénaristique indirect ? 

C'est bien en suivant ces hommes, leur besogne, leur routine, cette souffrance prise en étau entre l'immensité de leur tâche et le dérisoire de leurs moyens, cette conflictualité interne ou interpersonnelle qui fait sortir l'enquête de ses rails, que le film gagne en épaisseur, jusqu'à une fin ouverte sur une possible réparation. La Nuit du 12 est un film qui conjure l'oubli et redonne leur juste grandeur aux anonymes. On lui pardonnera alors grandement son côté archétypal. 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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