Cacophonie médiatique : la place des sociétés savantes

Lorsque la science médicale se retrouve sur le devant de la scène médiatique, dans un amoncellement d’informations, où la crédibilité n’est plus seulement accordée aux experts, quelle est la place des sociétés savantes ? Témoignages recueillis auprès de deux d’entre elles : la Société de pathologie infectieuse de langue française et la Société française d’anesthésie et de réanimation.

Une nouvelle époque où les sociétés savantes ne peuvent plus s’adresser uniquement aux « savants ». C’est un immense défi qui a ébranlé les sociétés savantes, bien éloigné de leurs missions initiales que sont le soutien à la recherche, l’enseignement et l’avancement de la spécialité par des experts de la discipline.

Initialement pourtant, les membres de la SPILF (Société de pathologie infectieuse de langue française) se sont mis au service des autorités nationales (DGS, HCSP) qui souhaitaient créer des groupes de travail afin de mettre en place les textes officiels organisant la nouvelle vie avec le virus. Il en a été de même du côté de la SFAR (Société française d’anesthésie et de réanimation), qui a été très stratégique dans sa communication scientifique auprès des soignants, avec la réalisation rapide de recommandations dans les réanimations et blocs opératoires. Pierre Tattevin, président de la SPILF : « Nous étions la porte d’entrée de ces demandes et apportions notre expertise. C’était notre rôle de société savante, à la fois simple et confortable, loin des médias. Nous ne sommes pas faits pour la communication, ni par notre formation, ni par le temps dont nous disposons. » La diffusion à large échelle n’était ainsi pas dans leur cahier des charges. D’ailleurs, « les textes de recommandations sont trop longs : seuls ceux qui les ont écrits les connaissent ! », en rigole Rémy Gauzit, conseiller aux recommandations de la SPILF.

Nous ne sommes pas faits pour la communication, ni par notre formation, ni par le temps dont nous disposons. 

Les fondamentaux de la science : Une chronologie et des doutes qui ne conviennent plus à l’actualité

Une autre problématique soulevée par l’explosion de la pandémie : la discordance entre le temps nécessaire pour débattre et celui exigé pour produire. Selon Jean-Michel Constantin, secrétaire général de la SFAR : « Il a fallu en à peine un an avoir un discours consensuel alors qu’on avait multiplié par 2,5 les publications sur l’ARDS [NDLR : insuffisance respiratoire aiguë] en 2020 ! ». Pierre Albaladejo 2e vice-président de la SFAR, et Laurent Delaunay, 1er vice-président, d’ajouter : « Le doute c’est ce qui permet, dans les sciences comme la médecine, d’avancer. A fortiori dans ces situations où l’on n’a pas suffisamment de recul, de data. À l’opposé, ce sont des prises de position qui doivent passer auprès du grand public ».

Nous avons été éduqués dans le doute, bercés avec des intervalles de confiance. Cette notion d’incertitude a pourtant été catastrophique sur le plan exécutif. Marc Leone, secrétaire général adjoint de la SFAR : « On nous demandait de prendre des décisions à retentissement politique dans l’urgence du fait de notre expertise médicale. Je ne pense pas que ce soit dans nos compétences de médecin de dire s’il faut confiner ou non. Il y a cinquante autres variables que nous n’avons pas entre les mains ».

La discordance entre le temps nécessaire pour débattre et celui exigé pour produire

De fait, les directives demandées dans l’urgence variaient parfois deux fois dans la même semaine. Le meilleur exemple est celui des multiples retournements de stratégie autour du vaccin d’AstraZeneca. C’étaient pourtant plus des conduites à tenir qu’une véritable recommandation.

Les médias, une entité rebelle impossible à apprivoiser

Et tout cela, c’était encore sans compter l’appétence de la presse pour le disruptif…

Le système médiatique de personnalisation à l’extrême provoque un lobbying de défense des intérêts personnels. Puis des patients s’automédiquent et refusent d’entrer dans les études cliniques. C’est à ce moment que fleurissent des messages d’alarme provenant de la communauté des médecins quémandant à la SPILF et à la SFAR de s’exprimer publiquement.

On nous demandait de prendre des décisions à retentissement politique dans l’urgence du fait de notre expertise médicale. 

Karine Nouette-Gaulain, trésorière de la SFAR : « On avait pourtant élaboré en amont une sémantique avec des éléments de langage communs reflétant l’expression de notre société savante. Il n’y a pas eu d’électron libre intervenant au nom de la SFAR » Malheureusement, la réalité a rattrapé les plans théoriques initiaux… La presse invite les interlocuteurs qu’elle souhaite en privilégiant le « trash », ne demandant que peu de prises de parole officielles sur les multiples communiqués de presse envoyés par la SPILF à un listing de plusieurs centaines de journalistes. Pierre Tattevin : « On ne peut pas museler la communication et demander à nos infectiologues polémiques de ne pas dire de bêtises sur les plateaux télé, ceux-là mêmes étaient plébiscités car le public voulait entendre ce discours à ce moment-là. »

Marc Leone, rôdé aux plateaux télé, a retenu la leçon : « Les journalistes ne sortent jamais de leurs zones d’investigation, du fait de contraintes de temps et de fond. On ne manipule jamais un journaliste et il est vain d’essayer de ne pas être manipulé ».

Des leçons à tirer pour le futur

Avec le recul, l’heure est aux conclusions quant aux erreurs passées et à la création d’idées futures.

Hervé Bouaziz, président de la SFAR, regrette ainsi de n’avoir pas davantage « joué un rôle de filtre ». Il est prévu la création d’un groupe de travail avec deux

projets : un regroupement des sociétés savantes optimisant la gestion de l’exposition aux médias et un rapprochement des syndicats et des CNP, pour un discours de la spécialité le plus harmonieux possible.

La SPILF, de son côté, a monté de toutes parts une cellule de communication avec recrutement d’un journaliste médical de vulgarisation scientifique, qui est l’oreille du grand public sur les grandes questions vis-à-vis de la Covid, et fait le point mensuellement sur ce qui nécessiterait une communication.

Le public voulait entendre ce discours à ce moment-là

Cette cellule animée entre autres par Alexandre Bleibtreu, Trésorier adjoint de la SPILF et ancien coordonnateur du Réseau des jeunes infectiologues français, vise à rattraper le retard numérique de la SPILF grâce aux réseaux sociaux. Sur Twitter, la cellule communication de la SPILF fait suivre les dernières productions, publie des thread pour diffuser de l’information ou créer du débat. Sur Facebook, la SPILF par le biais de son journal scientifique Infectious Disease Now propose des Webinars mensuels aux sujets variés en partenariat avec l’éditeur. Avec un objectif ultime en tête : engager un Community Manager pour centraliser les contenus et les diffuser de façon homogène.

En voilà des propositions de postes, à vous qui cherchez à occuper votre temps libre entre deux vagues de Covid. Pour qu’à l’avenir, on puisse faire ressortir l’information pertinente du bruit de fond, en un message rationnel et fondé malgré le brouhaha ambiant !

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Portrait de Anaïs Charon

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