Briser l’omerta qui entoure le suicide des internes

Chaque année, des internes se donnent la mort. Pour lutter contre ce phénomène, Laurence Feray Merbach a créé la Ligue pour la santé des étudiants et internes en médecine. Rencontre.
 

Lutter contre le suicide des internes. C’est l’objectif que s’est fixé Laurence Feray Merbach. Une décision qui s’est traduite en mai dernier par la création de la Ligue pour la santé des étudiants et internes en médecine (Lipseim). « Notre but est de rompre l’omerta et de faire plier les décideurs politiques », lâche celle qui, à côté de son activité associative, officie en tant que DRH.
 
Une nouvelle direction de vie prise à la suite d’un drame. Le 2 mai 2019, Élise, sa fille de 24 ans, s'est suicidée dans son appartement. « Elle venait de démarrer son internat à Lyon. Elle était brillante, passionnée, très empathique envers ses patients… », se souvient cette mère éplorée. Un amour du métier pourtant mis à mal par une surcharge constante et un stress permanent. « Deux semaines avant sa mort, Elise s’est prescrit des bêtabloquants », se souvient Laurence Feray Merbach.

Une crise d’angoisse plus tard, et elle les avalait.  « Elle n’avait pas du tout le profil de l’interne qui va se suicider. Elle n’a pas laissé de message. On a même trouvé le planning de ses prochaines vacances ! », poursuit la Présidente de l’association. Des réflexions qui ont provoqué un déchaînement de questions. « Nous nous sommes tournés vers le service d’hépato gastro à Lyon. Nous nous sommes rendu compte que tous les signes avant-coureurs du burn-out étaient visibles… mais qu’à l’hôpital personne n’était formé à la prévention des risques psychosociaux », s’indigne encore la mère de famille.  
 
Comme Elise, c’est pourtant une dizaine d’internes par an qui seraient poussés dans leurs derniers retranchements. Une problématique de mal-être social souvent reléguée à la simple anecdote. « Les professionnels de santé se disent qu’eux aussi sont passés par là et que les jeunes aussi doivent en baver », explique la mère d’Élise. Ce manque de conscience collective s'accompagne d’une chape de plomb sur le harcèlement moral et sexuel dont les internes seraient victimes. « Il existe au sein des services hospitaliers des situations de harcèlement plus nombreuses que ce qu’on peut trouver dans d’autres univers. Ces situations de harcèlement sont étouffées, non traitées…  », alerte Laurence Feray Merbach qui appelle de ses vœux un « Me-Too » dédié à l’Hôpital. Et d’ajouter : « Et il y a une pression supplémentaire qui est liée au fait que ces jeunes sont en formation. S’ils parlent, ils peuvent perdre des opportunités ».
 
Autre point de crispation : l’absence de données consolidées sur l’importance de ce phénomène. « On ne veut pas quadriller le problème car les internes font tourner les hôpitaux, assure-t-elle. Si on modifie leur statut, on aura des difficultés à les faire fonctionner. Plutôt que de s’atteler au problème, on préfère ne rien faire ». Une volonté politique qui se répercuterait sur les financements alloués au Centre national d'appui à la qualité de vie des étudiants en santé, créé par le gouvernement en 2019. « Ils font du très bon travail, mais leurs moyens sont ridicules. Quand on décide qu’il y a une priorité nationale, on se donne les moyens de le traiter comme il se doit ».
 
Sans oublier qu’introduire des formations au management autour des risques psychosociaux dans le cursus de formations des jeunes médecins n’est pas encore à l’ordre du jour. « Pourtant, il y a un relatif consensus sur le sujet ! Dans les réformes actuellement en cours, je n’ai pas vu ce type de module ! », s’insurge la Présidente.
 
Un combat qu’elle entend donc porter elle-même à l’intérieur du ministère de la Santé. « En ce début d’année 2021, c’est sur ce volet que nous allons aller », conclut la présidente de Lipseim.
 

Face au risque suicidaire, des solutions existent.
 
« Nous ne sommes pas des héros ». C’est par ces mots que nous avions choisi de terminer notre dossier sur le sujet du suicide chez les médecins. Une phrase qui, malgré les mots doux susurrés par la population générale, est d’autant plus vraie à l’heure où les équipes médicales ont été et continuent d’être très sollicitées. Pour se libérer de ses idées suicidaires, des solutions existent. Le premier pas consiste à en parler, en parler à ses proches, à des professionnels de santé ou à des dispositifs d'écoute :
 
Suicide Écoute
Écoute des personnes confrontées au suicide.
Permanence d’écoute téléphonique 24h/24, 7j/7.
Tél. : 01 45 39 40 00
Site Internet : www.suicide-ecoute.fr
 
Association Soins aux Professionnels de la Santé
Un numéro d’appel dédié aux professionnels de santé en souffrance
Permanence d’écoute téléphonique 24h/24, 7j/7.
Tél. : 0805 23 23 36
Site Internet : www.asso-sps.fr/
 

 
 

Portrait de Julia Neuville

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