Le 1er avril 2010, le Dr éric Delous est retrouvé mort, suicidé. En janvier, dans sa fonction de chef de clinique d’anesthésie-réanimation en pédiatrie au CHU de Montpellier, se produit une erreur médicale dans le traitement pharmacologique d’un bébé qui en gardera temporairement des séquelles. Il en reconnait immédiatement la responsabilité.

 

Un courrier de la direction hospitalière lui est adressé, annonçant sa suspension, une mise à pied qui est renouvelée par voie postale 15 jours plus tard avec une simple information téléphonique préalable, sans qu’il ne soit entendu sur l’événement ou ses conséquences.

L’isolement d’éric est total d’autant qu’il communique peu lui-même sur la situation administrative qui lui est imposée par la direction, dans le silence de ses chefs, ne permettant pas à des tiers d’intervenir auprès de la direction.

Après des semaines de suspension, renouvelée par succession de courriers, la tragédie survient.
 

Un électrochoc 

L’annonce du décès d’Éric a été « un véritable et puissant électrochoc pour toute la communauté médicale », explique le Dr Philippe Cathala, actuellement médecin légiste au CHU de Montpellier, alors président du syndicat des internes local. Il faut dire qu’Éric, lui-même ancien président de ce syndicat, est connu de tous, très apprécié et promis à un bel avenir. « Tout le monde s’est dit que si cela pouvait arriver à l'un des meilleurs d’entre nous, cela pouvait demain arriver à n’importe lequel d’entre-nous. »

Et lorsque la communauté apprend la manière dont le jeune anesthésiste a été isolé et abandonné par ses chefs, par sa direction, elle est parcourue par la colère et le sentiment d’injustice. 

Lors de ses obsèques, Philippe prononce des mots effectivement forts : « Eric a été broyé par l’abjecte inhumanité d’un système, par la froideur technocratique et lente d’un rouleau compresseur administratif agissant, qui plus est, hors des clous de la réglementation pour sanctionner et non protéger un homme déjà blessé par une erreur et non par une faute ».

Les internes ne sont pas les seuls à réagir.
L’Ordre local et national des médecins s’indigne de la procédure subie par le jeune médecin, et de l’absence d’informations transmises à son administration à ce sujet. Les syndicats de praticiens réagissent aussi.

En regard, une direction et des responsables médicaux du CHU à la communication minimaliste, retranchée dans un vocable administratif devenu inacceptable pour la communauté. Le directeur général d’alors, Alain Mainville, est suspendu quelques jours plus tard, un autre motif étant mis en avant. Dans cette période, sortent les conclusions des rapports de l’inspection du travail et de l’ARH1 confirmant la mauvaise gestion et le caractère illicite des suspensions. Philippe se souvient d’« une gestion autoritaire où tout le monde avait peur de dire quoi que ce soit sur la direction, et où quelques mandarins adoubés aidaient celle-ci à tirer les ficelles en enfouissant leur esprit confraternel dans leur poche ». Il le rappelle, « le suicide est complexe, souvent plurifactoriel. Mais Éric étant connu, tous savaient qu’il n’avait pas de troubles psys et que la gestion de l’événement était le nœud gordien de son passage à l’acte ».
 

Les germes de la prévention
 
De cet événement, passé l’indignation, plusieurs initiatives ont émergé. « Ça a germé, de façon désordonnée au départ », raconte Philippe. Une mission est confiée au Dr Claude Terral, médecin du travail cette année-là au CHU. Côté faculté, le doyen ouvre à la rentrée 2011 un DIU sur la gestion de l’incident, l’accident et l’erreur médicale. Une association MOTS2 émanant du conseil de l’Ordre est créée en 2010 et perdure toujours dans plusieurs régions maintenant.

 

D’autres ont suivi. Le Pr Patrice Taourel, actuel président de la CME du CHU, le dit : « Dans les événements indésirables liés aux soins, on ne veut pas une deuxième victime, la première étant le patient. Il faut en parler, expliquer pourquoi cela s’est passé. » Cela passe d’abord par la qualité et la gestion des risques, y compris celle des risques psycho-sociaux. Une cellule d’écoute a été mise en place pour les praticiens et paramédicaux qui rencontre rapidement les intéressés suite à la déclaration d’un événement indésirable. « Elle a longtemps bien fonctionné mais a besoin d’être relancée après le départ de certains membres. »
« Nous avons aussi mis en place un groupe bien-être au travail sous l'impulsion du Pr Michèle Maury ».
La cellule voit maintenant une quarantaine de médecins en difficulté par an avec un groupe spécifiques aux internes, en majorité concernés. 
« Le temps des mandarins est presque fini. Il y a pour beaucoup une attitude empathique d’écoute des internes, de repérer ceux qui sont en fragilité. »
Julie Beghin, présidente du syndicat des internes, confirme. « Il existe des efforts de la direction et des chefs de service pour arranger les situations problématiques et les conditions de travail. »
Elle souligne que Montpellier est une des premières villes à avoir mis en place des dispositifs d’entraide. Comme le système de mail SOSSILR4, qui permet à un interne en difficulté d’envoyer un mail, qui sera traité par des psychiatres et internes de psy, permettant des échanges voire une orientation vers les soins. « Ensuite, on a la chance d’avoir un secrétariat fourni, avec 3 temps plein en contact avec les internes au quotidien pour répondre à leurs questions, leurs besoins. »

Malgré ces dispositifs et cette atmosphère plus empathique, Patrice et Julie estiment qu’il y aurait encore à améliorer le temps de travail dans plusieurs services. Les sous-effectifs médicaux contribuent largement à ce problème et rendent sa résolution difficile. Julie ajoute que « la réforme du 3e cycle a chamboulé l’amélioration des conditions de travail en amenant de jeunes internes dans des services du CHU habitués aux internes expérimentés. On a retrouvé des situations à risque qu’on ne voyait presque plus. » Si la réforme allait dans le bon sens « en distinguant l’expérience et les besoins d’internes de début et fin d’internat », comme le précise Patrice, il y a donc encore du travail pour protéger les praticiens, mais dans une institution en progrès notable. 

Notes
1 Agence Régionale de l’Hospitalisation
2 Médecins Organisation Travail Santé https://www.association-mots.org 
3 Les médecins ont aussi leurs maux à dire. Michèle Maury, Patrice Taourel. Ed. Eres, 2019.
4 https://www.silr.fr/help-je-me-sens-mal/sos-silr/ 

Les chiffres introuvables du suicide
des médecins français

Adrien Renaud

Tout le monde s’accorde pour dire que la prévalence du suicide chez les médecins français est plutôt forte. Mais « forte », c’est combien, exactement ? Très difficile de le déterminer, car les statistiques sur le sujet sont étonnamment rares et incomplètes.
 

« Chaque année, 45 médecins se suicident », titrait Le Point en 2014, citant des chiffres fournis par l’Union française pour une médecine libre (UFML) à l’occasion d’un « happening » organisé devant le ministère de la Santé. « Le taux de suicide des médecins est à peu près le même que celui des agriculteurs », affirmait de son côté en 2017 sur RMC le Dr Jean-Paul Hamon, président de la Fédération des médecins de France (FMF).

Des chiffres qui tendent à montrer que le suicide est un problème particulièrement présent dans la communauté médicale… et qui, pourtant, s’appuient sur des données limitées.

Telle est du moins l’opinion du Pr Michel Debout, professeur émérite de médecine légale et de droit de la santé à Saint-Étienne, qui a travaillé sur le dernier rapport de l’Observatoire national du suicide. Il a notamment étudié les liens entre ce geste et le travail. « Les études sur le suicide des médecins sont parcellaires », indique-t-il. « On ne peut pas dire que les chiffres cités par les syndicats sont faux, mais il s’agit plutôt d’ordres de grandeur que de données vérifiables. »

 

La faute aux certificats de décès

Et cette pauvreté des données n’a rien de spécifique aux médecins. « Il est difficile d’avoir des éléments précis sur le suicide métier par métier, car les certificats de décès, qui devraient être la principale source d’information, mentionnent rarement le métier de la personne décédée », explique le Stéphanois. Résultat : seules les professions particulièrement mobilisées sur le sujet du suicide disposent de données plus précises. C’est notamment le cas des agriculteurs : leur caisse sociale, la Mutualité sociale agricole (MSA), effectue des enquêtes régulières sur le sujet.

Chez les médecins, on pourrait s’attendre à ce que le Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom), représentant naturel de la profession qui n’est habituellement pas avare d’études statistiques en tout genre, fasse de même. Hélas, ce n’est pas le cas. « Le Cnom ne dispose pas de chiffres sur le nombre de suicides chez les médecins », nous indique-t-on du côté de la vénérable institution. « Ces données n’existent pas, le décompte semblant impossible, notamment pour les médecins libéraux. »
 

Un risque multiplié par 2,4 ?

Faute de grives, ceux qui s’intéressent au suicide des médecins français sont donc contraints de manger des merles, et de se référer à des travaux datant… du début des années 2000. Ils font souvent référence à ceux Dr Yves Léopold, généraliste avignonnais ayant effectué en 2003 une enquête portant sur 42 000 libéraux actifs dans 26 départements. On y apprenait qu’en 5 ans, 14 % des décès recensés dans cette population étaient dus à un suicide, soit 2,4 fois plus que dans la population générale. Malheureusement, le travail d’Yves Léopold, pour unique qu’il soit, était incomplet : pas de médecins salariés dans l’échantillon, surreprésentation des départements ruraux…

Depuis, peu de données nouvelles sont venues compléter celles du Provençal. On peut tout de même citer des travaux portant sur les idées suicidaires au niveau local (comme une étude de l’Observatoire régional de la santé du Limousin portant sur 1 000 praticiens, qui a montré qu’1 sur 6 avait eu des idées suicidaires au cours des deux années précédentes), des études portant sur certaines spécialités (comme celle sur la santé physique et psychique des généralistes effectuée en 2010 par la Drees1, et qui trouvait une prévalence des idées suicidaires comprise entre 1 et 4 % en fonction des régions étudiées). Quelques thèses de médecine générale sont venues compléter les connaissances, mais sans épuiser le sujet, loin de là.

« C’est pour cela que je plaide depuis longtemps pour des statistiques qui couvriraient au moins une dizaine d’années », insiste Michel Debout. Pour lui, l’enjeu n’est pas de savoir si les médecins se suicident plus ou moins que les autres, mais s’ils se suicident plus ou moins qu’avant. Il s’agit en outre de mieux connaître les caractéristiques des médecins qui se suicident, afin de mieux identifier les facteurs de risque. « Il nous faut un vrai outil épidémiologique », affirme-t-il. En attendant, ceux qui veulent en savoir plus sur l’épidémiologie du suicide des médecins doivent se tourner vers l’international… Les données concernant les autres pays ne sont pas parfaites (voir p. XX), mais elles ont le mérite d’exister.

Source
1 Santé physique et psychique des généralistes. Etudes et résultats N° 731 • juin 2010 Dress

Les chiffres français concernant le suicide des médecins étant lacunaires (voir p. 14-15),
il faut se tourner vers l’international pour obtenir des données sur le sujet. Un exercice qui fait apparaître un surrisque évident pour la profession.

Aux États-Unis, un médecin se suicide tous les jours. Le taux de suicide au sein de la communauté médicale y est de 28 à 40 pour 100 000, soit plus du double du taux que l'on observe dans la population générale. Voilà qui fait de la profession celle qui se suicide le plus au pays de l’Oncle Sam. Tels sont les résultats édifiants, relayés par l’édition américaine de Medscape, d’une revue systématique de la littérature présentée lors de la réunion annuelle de l’American Psychiatry Association en mai 2018.

« C’est très surprenant », confie à Medscape le Dr Deepika Tanwar, qui compte parmi les auteurs de cette étude. Elle souligne que le taux de suicide des médecins américains est supérieur à celui de leurs concitoyens militaires, que l’on considère généralement comme soumis à des conditions de vie et de travail particulièrement stressantes. Et il ne faudrait pas croire qu’il s’agit là d’une spécificité états-unienne.

Le sujet préoccupe par exemple le Royaume-Uni. « Le risque de suicide pour une femme médecin est jusqu’à 4 fois plus élevé que dans la population générale », indiquait par exemple en 2018 à la BBC le Dr Clare Gerada, responsable d’un programme de soutien aux praticiens ayant des problèmes de santé mentale. En Allemagne, une étude parue en 2010 dans la revue spécialisée Der Anaesthesist1 relevait un taux de suicide jusqu’à 6 fois plus élevé pour les femmes médecins (et jusqu’à 3 fois plus élevé pour les hommes), en comparaison des chiffres observés dans le reste de la population.
 

Un surrisque pour les femmes… et pour certaines spés

On pourrait aligner les exemples en un macabre tour du monde, mais la réalité semble bien établie : partout, on se donne davantage la mort quand on est médecin. Reste qu’à l’intérieur de la profession, des disparités subsistent. La première d’entre elles, comme le suggèrent les résultats déjà présentés, est celle qui sépare les hommes des femmes : la composante féminine de la profession semble se suicider autant que son homologue masculine, alors que le taux de suicide des femmes est inférieur à celui des hommes dans la population générale.

Dans une méta-analyse portant sur 25 études internationales et publiée dans l’American Journal of Psychiatry en 20042, les auteurs trouvaient ainsi un surrisque significatif de suicide 1,41 fois supérieur pour les médecins en comparaison de la population générale. Ce surrisque était de 2,27 en comparaison de la population féminine chez les femmes médecins. Une méta-analyse plus récente et portant elle aussi sur 25 études internationales, publiée dans Plos One en 20193, concluait également à un surrisque plus élevé pour les femmes médecins que pour leurs confrères masculins (1,94 contre 1,23).

Cette étude donnait par ailleurs de précieux détails par spécialité. Les spécialités les plus à risque selon cette publication étaient l’anesthésie, la psychiatrie, la médecine générale et la chirurgie. Une étude portant sur les médecins anglais et gallois publiée dans le Journal of Epidemiology & Community Health4, plus ancienne (elle date de 2001) mais utilisant une méthodologie différente (c’est une étude de cohorte), identifiait peu ou prou les mêmes spécialités à risque : la médecine communautaire (en charge notamment des soins à domicile), l’anesthésie, la psychiatrie et la médecine générale.
 

Des idées très noires et très répandues

De manière peu surprenante, la littérature internationale montre que les médecins ont aussi un risque particulièrement élevé d’avoir des idées suicidaires. Une étude norvégienne menée chez des étudiants en médecine et des internes en 20015 trouvait que 14 % des 522 répondants disaient avoir eu des idées suicidaires dans l’année écoulée.
Un chiffre concordant avec les résultats de l’enquête annuelle de Medscape sur le burn out, la dépression et le suicide des médecins américains. L’édition 2019 de ce baromètre montrait que 14 % des 15 000 médecins interrogés avaient déjà eu des idées suicidaires. Et 1 % disaient avoir déjà effectué une tentative de suicide.

Dans cet océan de noirceur, il y a tout de même une raison d’espérer : les rares données temporelles dont on dispose semblent indiquer que le suicide des médecins serait plutôt aujourd’hui moins fréquent dans le monde que par le passé. C’est en tout cas ce que constate la méta-analyse publiée dans Plos One citée plus haut, qui précise que cette décrue du phénomène a surtout lieu en Europe, les États-Unis n’étant malheureusement pas concernés. Voilà au moins un sujet sur lequel l’excellence de la médecine américaine est prise en défaut.

 

Sources
Mäulen B., Jedes Leben Zählt, Anaesthesist, mai 2010
2 Schernhammer E. et Colditz G., Suicide Rates Among Physicians: A Quantitative and Gender Assessment (Meta-Analysis), American Journal of Psychiatry, 2004
3 Dutheil F. et al., Suicide among physicians and health-care workers: A systematic review and metaanalysis, Plos One, 2019
4 Hawton K. et al., Suicide in doctors: a study of risk according to gender, seniority and specialty in medical practitioners in England and Wales, 1979–1995, Journal of Epidemiology & Community Health, 2001
5 Tyssen R et al., Suicidal ideation among medical students and young physicians: a nationwide and prospective study of prevalence and predictors, Journal of Affective Disorders, avril 2001
6 Sofer D., Suicide Among Nurses, American Journal of Nursing, août 2018.

Le suicide infirmier, ce grand inconnu international

À ceux qui trouveraient, légitimement, que les données et publications internationales sur le suicide des médecins sont relativement parcellaires et parfois anciennes, on peut objecter que les autres professions de santé sont encore plus mal loties en la matière.

La méta-analyse de Plos One citée ci-contre, qui avait initialement pour objectif d’étudier toutes les professions de santé, a dû se résoudre à se concentrer sur les médecins. « Quelle est la prévalence du suicide chez les infirmiers ? La réponse, dérangeante, est que personne ne sait vraiment », pouvait-on par ailleurs lire dans un article de l’American Journal of Nursing en 20186. Au moins, pour les médecins, on sait… même si ce savoir est insuffisant.

Sensation de ne pas avoir de place, déni, vie personnelle difficile… Le passage à l’acte est souvent multifactoriel. Et les médecins ne font pas exception.

 

Dans les hôpitaux comme dans les cabinets libéraux, le malaise est palpable. Ici, c’est un généraliste qui s’effondre. Là, un anesthésiste qui ne rouvrira pas les yeux. Ailleurs encore, c’est une interne qui a mis fin à ses jours. Un passage à l’acte souvent multifactoriel. 

« Il existe deux façons de comprendre et d’évaluer les facteurs de risques personnels », explique Marc Fillatre, psychiatre au CHRU de Tours et président de l'Union nationale pour la prévention du suicide (UNPS). « La première est de regarder les données scientifiques, de croiser les chiffres des populations dites à risque. Plus discriminées, plus éloignées du soin, victimes de violences sexuelles, etc. La seconde, c’est de regarder l’histoire de chaque individu et d’évaluer les risques à partir du vécu personnel. En croisant les deux, on s’aperçoit très vite que les médecins sont une population à risque ».

Parmi les facteurs cités, la non-prise en compte de sa personne, qui peut se traduire par une difficulté à prendre soin de soi. Pour Clément Drubay, 34 ans, médecin généraliste à Albens (Savoie), cette souffrance, il l’a ressentie lors de son internat. Entre la charge de travail, la non-gestion de la douleur, de la mort et le manque de considération de ses supérieurs, il n’arrivait plus à exister, décrit-il. « À ce moment-là, j’ai craqué. On devait encaisser, ne jamais remettre en question l’autorité et être au top pour nos patients. À aucun moment on ne nous a appris à nous occuper de nous, à lever le pied ou juste à dire stop ». 

À cela s’ajoute une hygiène de vie qui s’équilibre souvent entre le manque de sommeil et les soirées, continue Marc Fillatre. « C’est une période où la vie personnelle n’existe plus ou très peu en dehors du monde médical. Le corps doit tenir à tout prix. » Plus tard, lorsque le médecin arrive en poste, le même schéma se reproduit. « Comme nous avons plus appris à encaisser qu’à prendre soin de nous, on s’interdit de tomber malade », raconte Marine, médecin généraliste du côté de Marseille, qui souhaite rester anonyme. « À titre personnel, je tombe malade systématiquement quand je suis en vacances. Mon corps décompresse. »

 

À cela s’ajoute la peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas y arriver. « La construction se fait en groupe dans le milieu médical, ajoute Marc Fillatre. Dès qu’un médecin ne va pas bien, il peut avoir le sentiment de ne plus appartenir à ce groupe, d’être rejeté. Et ce sentiment de désappartenance est l’un des plus importants facteurs de risque individuels. » Dans les faits, cela peut se traduire par la sensation de ne pas avoir d’utilité. Du côté des médecins, beaucoup décrivent avoir l’impression de s’éloigner du rôle de soignant. « Avant, le médecin incarnait le savoir, explique Marine. Aujourd’hui, les généralistes sont toujours au cœur du système de soins mais ils sont déconsidérés ». Peu à peu, certains vont se sentir écrasés par cette angoisse. Par la peur de ne pas y arriver, de faire une erreur, voire de ne pas trouver leur place dans ce groupe socioprofessionnel. Résultat, la survenue d’événement traumatique peut occasionner un passage à l’acte. « Faire médecine, si on n’est pas ok avec soi-même, ce n’est vraiment pas une bonne idée, ajoute Marine. La pratique actuelle ne permet pas le recul nécessaire. » Elle décrit cette vision du médecin qui ne peut souffrir ni être malade. Qui n’est pas vu comme un être humain. Et qui pourtant doit apprendre à vivre avec la souffrance qu’il reçoit. 

« Quand la charge de travail est très importante, il est nécessaire que l’environnement familial soit safe », admet Sandrine Vialle-Lenoël, psychosociologue intervenante en entreprise sur la question du suicide. De fait, la vie privée peut précipiter un passage à l’acte. « Par exemple, pour les femmes, la période post-accouchement est très à risque, même si l’enfant est désiré », explique-t-elle. À l’angoisse de réussir à trouver une place dans sa vie pour ce nouvel être vivant s’ajoute le stress du quotidien.

 Sandrine Vialle-Lenoël, qui décrit le suicide comme « une rupture avec le monde du dialogue », souligne aussi qu’il n’est pas une fatalité. La prévention en amont et la prise en charge permettent d’éviter de très nombreux passages à l’acte. Comme pour Clément Drubay. Au décès de sa sœur, il a la sensation de ne rien pouvoir faire, d’être impuissant. « À cette époque, on a commencé une thérapie familiale avec mes parents. Je pense que cela m’a sauvé. » Aujourd’hui, il s’aménage du temps avec sa famille et continue d’être accompagné par une psychologue.

Le Médecin malade
un malade pas comme les autres

Anaïs Charon

 

Dans Le Médecin malade1, rapport du Conseil national de l’Ordre des médecins paru en 2008, les Drs Biencourt, Leriche et Moulard énoncent déjà que le caractère principal du médecin malade réside dans le refus de ses symptômes. Le médecin malade est souvent un malade grave, car sa prise en charge intervient sur des pathologies déjà très évoluées, et c’est bien souvent l’entourage familial ou confraternel qui s’en rend compte, tardivement.

De plus, plusieurs études2,3 publiées dans le British Medical Journal font ressortir les raisons pouvant expliquer que les médecins ne demandent pas d'aide en cas de détresse psychologique. Ainsi ils peuvent être inquiets des possibles implications, telles que la stigmatisation et le potentiel retentissement sur leur carrière professionnelle en cas d’ébruitement de leurs difficultés psychologiques, ce qui conduit souvent à la minimisation voire au déni de symptômes. En outre, une fois les problèmes de santé divulgués, il est fréquent que les médecins aient des discussions informelles avec des collègues plutôt que des consultations formelles. Pour autant, même lorsqu’une consultation formelle est entreprise, les médecins sont souvent traités comme des collègues et non comme des patients. 

La Peur de l'erreur

On pourrait aligner les exemples. En 2010, un jeune chef de clinique du CHU de Montpellier, âgé de 31 ans, et mis à pied à la suite d’une erreur médicale présumée lors d’une intervention chirurgicale sur un bébé, se suicide (voir p. 12-13). Un mot a été retrouvé par son épouse sur son ordinateur, laissant présager le drame. Ce jeune anesthésiste-réanimateur avait reconnu avoir commis une erreur lors d'une opération qui a conduit à la paralysie d'une fillette de 6 mois. 

Cette tragédie a permis de focaliser sur une notion parfois sous-estimée mais qui peut conduire à ce geste désespéré : la gestion de l’erreur et de la faute médicale. En effet, les médecins voient leur responsabilité s’accroître d’autant plus que les recommandations de bonnes pratiques se multiplient. Ainsi, les praticiens craignent de plus en plus les procès, alors que parallèlement ils doivent gérer difficultés diagnostiques et prises de décision dans une atmosphère de plus en plus judiciarisée. En effet, le nombre de plaintes augmente et les condamnations, au pénal comme au civil, sont de plus en plus fréquentes et de plus en plus lourdes, selon le rapport 2018 de la MACSF4 (487 000 professionnels de santé couverts par la MACSF ont dû déclarer 4 723 sinistres). Et pourtant, « les professionnels ne commettent pas plus de fautes, insiste le directeur général délégué de la MACSF. Cette hausse des condamnations est le reflet des exigences toujours plus importantes de la société d'une part, et d'autre part les magistrats tiennent compte du fait que s'il n'y a pas de responsabilité établie, le patient demandeur ne percevra pas d'indemnité. »

Waterman Ad et al., dans The emotional impact of medical errors on practicing physicians in the USA and Canada en 20075, rapportent dans une enquête réalisée auprès de 3 171 médecins la manière dont les erreurs les affectent personnellement, en prônant le statut de deuxième victime. Près des deux tiers de ces médecins ont signalé une anxiété accrue à l'égard des erreurs futures, avec pour conséquence une perte de confiance, des difficultés de sommeil et une baisse de la satisfaction au travail. Plus de 80 % de ces médecins ont manifesté leur intérêt pour le counseling après une grave erreur, mais malheureusement, seulement 10 % sont convenus que leurs organismes de soins de santé les avaient adéquatement soutenus pour faire face à la détresse émotionnelle liée à l'erreur. 

Tout le monde ne porte pas le même fardeau ? 

Mais il existe, en dehors de l’erreur médicale, d’autres facteurs de risque importants de dépression et de suicide chez les médecins, liés au stress et à l'épuisement professionnels. Ajoutons à cela de faibles niveaux de satisfaction au travail, et on obtient les principales clés du développement de problèmes de santé mentale dans cette population.

Mais les sources de stress au travail peuvent varier selon la spécialisation. Par exemple, les médecins travaillant en santé mentale, en médecine d'urgence et en oncologie déclarent être très stressés par le manque de ressources, tandis que ceux qui travaillent en santé rurale et en pédiatrie déclarent être fortement pénalisés par la charge de travail. De plus, la recherche suggère que les médecins confrontés à des plaintes ou à ceux qui sont examinés courent un risque accru de dépression, d'anxiété et d'idées suicidaires, ce qui suggère que les médecins impliqués dans de tels processus ont besoin d'un soutien supplémentaire.

Phillipe Burnham, dans une thèse de sociologie sur le suicide chez les médecins aux États-Unis6, relate que les praticiens les plus représentés dans la littérature médicale sont les anesthésistes, en second lieu les psychiatres, puis les chirurgiens et les généralistes. Les deux derniers rangs sont représentés par les pédiatres et les gynécologues. Les résultats sur les risques suicidaires par spécialité restent à relativiser, en raison du faible nombre de cas par catégorie. Toutefois on reconnaît un niveau de stress élevé chez les psychiatres, et l’accès aisé des anesthésistes à des substances dangereuses, exposant plus particulièrement les deux disciplines.

 

Sources
1 Le médecin malade. Rapport de la commission nationale permanente. Adopté lors des Assises du Conseil national de l’Ordre des médecins du 28 juin 2008. Dr Bertrand LERICHE (Rapporteur).
2 Forsythe M, Calnan M, Wall B. Doctors as patients : postal survey examining consultants and general practitioners adherence to guidelines. British Medical Journal 1999.
3 Strang J, Wilks M, Wells B and al. Missed problems and missed opportunities for addicted doctors. BMJ 1998.
4 Rapport annuel sur le risque des professionnels de santé en France publié le 7 octobre 2019 par la MACSF 
5 Waterman Ad et al, dans The emotional impact of medical errors on practicing physicians in the USA and Canada en 2007
6 Burnham H, Michaut FM Le suicide des médecins. La lettre d’expression médicale

Les Anesth' ont un train d'avance

Idris Amrouche

 

Les anesthésistes-réanimateurs sont fortement touchés par le suicide. Mais, pour
des raisons diverses, la spécialité a décidé de s’attaquer de front à ce problème.

 

Les causes du mal

Si les anesthésistes-réanimateurs semblent être particulièrement touchés par le suicide (p. 20-21), il est difficile d’évoquer des causes précises mais il ressort tout de même des éléments pouvant expliquer cette surreprésentation parmi les médecins. 

L’anesthésie est une spécialité stressante. C’est une spécialité dite à risque avec de forts enjeux pour les patients et les soignants, et que tout accident (même s’il sont devenus rares) peut s’avérer dramatique. L’environnement confiné participe à une ambiance de travail qui, si l’on n’est pas préparé, peut faire des dégâts sur le plan psychique. En réanimation, la confrontation avec la mort, la grande charge émotionnelle et un rythme de garde soutenu peuvent favoriser le risque suicidaire. 

L’autre particularité est l’accès à des moyens létaux, de façon beaucoup plus facile que pour les autres spécialistes. L’anesthésiste manipule et sait administrer des drogues potentiellement mortelles. 

 

Les anesth’-réas : des précurseurs

L’anesthésie-réanimation est la première spécialité à s’être préoccupée de la question du suicide. C’est en 2009 que la spécialité s’organise vraiment. « C’est suite au suicide de 3 confrères en moins de 15 jours que la commission Smart (Santé du médecin anesthésiste-réanimateur au travail) est créée », explique le Dr Ségolène Arzalier-Daret, présidente de cette commission. « Sa première mission a été de faire un état des lieux. Les premières enquêtes ont montré que parler de ces sujets ne nuisait pas à l’image de la spécialité, mais que les anesthésistes-réanimateurs se sentaient démunis pour faire face aux risques psychosociaux. »

Par ailleurs, cette spé s’est tournée précocement vers la sécurité des soins et la gestion des risques en santé. « Les anesthésistes-réanimateurs ont toujours été en avance sur la gestion des risques en santé dont font aussi partie les risques psychosociaux, car ils impactent la sécurité des soins », précise Ségolène Arzalier-Daret. L’anesthésie-réanimation s’interroge beaucoup sur ses pratiques, et s’est très tôt inspirée de l’aéronautique. « Dans ce domaine, un travail énorme a été accompli pour mesurer le rapport entre les comportements humains et la qualité du travail. »

 

Des campagnes et des outils

La commission Smart a développé plusieurs outils pour lutter contre le suicide et, de façon plus générale, favoriser le bien-être au travail. La campagne « Dis Doc, t’as ton doc ? » s’est adressée à tous les médecins. « L’objectif étant de changer le modèle culturel des médecins, où persiste encore le mythe du héros : le médecin n’accepte pas sa propre faillibilité, qui est souvent prise pour de la faiblesse. Il ne s’autorise pas à se plaindre et à demander de l’aide quand ça ne va pas. Il peut être tenté de recourir à l’automédication plutôt que de demander de l’aide à un confrère », explique Ségolène Arzalier-Daret. La commission Smart a aussi réalisé des fiches, notamment sur « la conduite à tenir face à un collègue aux propos suicidaires ». L’anesthésie-réanimation est motrice dans le domaine, ce qui contribue à faire changer les choses dans les autres spécialités. Ségolène Arzalier-Daret est notamment invitée par l’Académie de chirurgie pour parler de ces sujets. 

L’anesthésie-réanimation est en avance et devrait inspirer les autres sociétés savantes. Mais c’est aussi d’un point de vue institutionnel que le changement doit s’opérer. Les pays anglosaxons, quant à eux, sont à la pointe dans la lutte contre le suicide des soignants, au travers de programmes nationaux pour la santé des médecins. 

Nous devons lutter contre le tabou qui entoure les troubles psychiques chez les soignants et contre ce mythe du héros qui entoure notre profession.

Paradoxale psychiatrie

Isabelle Guardiola
 

Cordonniers mal chaussés, les psychiatres, qui prennent en charge les crises suicidaires dans la population générale, sont parmi les plus touchés par le phénomène et s’avèrent peu organisés pour le prévenir au sein de la profession.
 

Se protège-t-on en psychiatrie ? Les avis sont partagés. Ainsi, Antoine Pelissolo, psychiatre et chef de service au CHU Henri-Mondor de Créteil, observe : « Entre –et auprès – des internes, écoute et bienveillance, une supervision sur les cas complexes, etc. Ce n’est sûrement pas assez structuré mais cela se fait de manière spontanée et je ne remarque pas dans cette profession à l’hôpital plus de difficultés ni un climat délétère ». Un avis que ne partage pas Marc Fillatre, praticien hospitalier au CHU de Tours et président de l'Union nationale pour la prévention du suicide (UNPS) : « Cette solidarité est de moins en moins vraie tant la culture du travail psychiatrique est mise à mal ces dernières années. Le rythme et les conditions de travail difficiles créent un climat mortifère et les passages à l’acte violents signent la perte de cohésion, de sens du travail et de l’intégration dans le dispositif de prise en charge ».

 

Durs à la douleur

« Nous sommes tellement habitués à une jauge de souffrance élevée qu’il faut des signes éloquents pour que nous soyons sensibles à celle des autres, même s’il s’agit de nos proches ou de nos collègues. Certaines situations nous échappent à présent parce que nous avons moins le temps de penser les choses », poursuit Marc Fillatre. S’endurcir, un frein à la prévention ? « Cette solidarité, cette communauté qui nous sauvaient, je les sens bien moins aujourd’hui entre internes où la règle est le "chacun pour soi". À tel point qu’on en reste parfois interdit… mais les internes ne font que suivre l’évolution sociétale. »
 

Résistants à la prévention

Robin Jouan, interne en psychiatrie, rappelle l’importance des facteurs protecteurs : une formation et un encadrement de qualité « avec suffisamment de seniors ». Il cite des dispositifs tels que le Bipe (Bureau interface professeurs étudiants) parisien ou les SOS internes locaux : « Parfois ils sont faits par et pour les étudiants et conçus avec bienveillance et confidentialité. Mais lorsqu’ils sont faits par les internes de psychiatrie, qui s’occupe de ces derniers ? Iront-ils eux-mêmes solliciter ces structures ? » Cela peut être aussi un frein et peut-être qu’un dispositif centralisé – type médecine du travail – serait plus pertinent. À Tours, Marc Fillatre avait mis en place une cellule d’aide aux étudiants décrocheurs avec une chaîne d’alerte tout en s’engageant à ne faire aucun retour à l’administration. Le dispositif a bien fonctionné puis s’est délité, suivant finalement la trajectoire de cellules de prévention du suicide, par exemple en entreprise : « Comme si pointer les problèmes revenait à un aveu de faiblesse, à dire que l’institution serait (et rendrait) malade, etc. Peut-être bien que chez nous c’est pareil : si un psychiatre est déprimé, pourquoi fait-il ce métier ? La crainte de se montrer fragile bloque clairement la prévention. Ce qui est vrai dans toutes les professions l’est plus encore chez les médecins : pas besoin de prévention puisqu’il n’y a pas de problèmes. »

Les idées reçues ont la vie dure : « Si on a choisi psychiatrie, c’est que l’on avait des problèmes à régler. Et que, bien entendu, on n’a pas été capable de faire une autre spécialité. » Une idée courante que les psychiatres peuvent intérioriser.

Des prises en charge tous azimuts

Victor Delemar & Jean-Bernard Gervais

La prévention du suicide des médecins fait l’objet de l’attention d’acteurs de tous horizons : syndicats, associations, ministères, Ordre… Mais ces initiatives restent très souvent méconnues. 
 

Si l’on en croit le dernier bilan de l’Observatoire de la souffrance au travail (OSAT) d’Action praticiens hôpital (APH), les actions en matière de prévention du suicide sont plus que jamais nécessaires. Cet observatoire collecte chaque année quelques dizaines de fiches de médecins en souffrance. En l’espace d’un an, les déclarations comportant la présence d’idées suicidaires chez les praticiens hospitaliers ont doublé : de 13 % en 2018 à 25 % en 2019. Si cette statistique concerne un petit effectif, ce doublement reste un signal qui doit alerter. 

Outil syndical

C’est justement dans cette optique qu’a été créé l’OSAT, par le syndicat des praticiens hospitaliers SNPHARE* en 2009, repris en 2017 par Action praticiens hôpital. « C’est un outil syndical qui permet aux praticiens d’exprimer leur souffrance. Cet observatoire permet d’offrir un espace d’écoute et de lancer une action syndicale au besoin. Mais le but premier, c’est l’écoute », explique le Dr Ségolène Arzalier-Daret, qui s’occupe désormais de cette structure préventive et syndicale de la souffrance au travail des PH. Parallèlement, le CFAR** a mis en place en 2013 une commission Santé du médecin anesthésiste-réanimateur au travail (Smart, lire aussi p. 22). « La commission Smart a lancé un numéro vert dès 2013, également accessible aux médecins libéraux qui se sentaient démunis. Nous avons proposé d’autres outils pour pouvoir s’autoévaluer et consulter ensuite son médecin traitant ou son médecin du travail. En 2017 nous avons lancé une campagne de communication, "Dis Doc, t’as ton doc ?", pour inciter les médecins à avoir leur propre médecin traitant », ajoute Ségolène Arzalier-Daret. 
 

L’entraide ordinale

Depuis, la commission Smart redirige les appels téléphoniques de médecins en détresse vers le numéro vert de la commission d’entraide du Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom). Cette dernière joue un rôle parfois méconnu dans la prévention du suicide chez les médecins. « Nous mettons à disposition un numéro vert pour les médecins en souffrance. C’est une permanence téléphonique d’écoute tenue de 9 à 19 heures par des assistantes sociales diplômées ; le relais est ensuite pris par une société de psychologues, soir et week-end. En cas de besoin, si le médecin est dans une situation de danger imminent, ce service d’écoute en ligne peut alors déclencher le centre 15. Cela peut aussi déboucher sur un entretien physique avec un psychologue », détaille le Dr Jean-Yves Bureau, qui préside cette commission. Si le Cnom accorde son aide à l’ensemble des médecins, il intervient plus spécifiquement en médecine libérale. Et la cause de la souffrance au travail des libéraux est bien différente de celle des PH. La lourdeur de la gestion administrative d’un cabinet, les soucis de trésorerie, peuvent conduire au geste extrême, qu’il faut savoir prévenir : « Nous souhaitons mettre en place une prévention en matière d’organisation du cabinet, sur les charges, les complications en tant que médecin employeur… Nous pouvons aussi intervenir lorsqu’il y a des problèmes financiers importants, pour donner des conseils sur la gestion professionnelle, et les dépenses personnelles. »

 

Le tissu associatif

Syndicat, Ordre mais aussi associations contribuent donc à proposer des aides. Dans cette dernière catégorie, figure l’Association des soins aux professionnels en santé. Fondée en novembre 2015, il s’agit d’une association de soignants pour les soignants dont le bureau comporte des médecins, des aides-soignants, pharmaciens, kinés, psychologues... Elle permet aujourd’hui de lier prévention et postvention. Son président, le Dr Éric Henry, médecin généraliste, rapporte que « depuis 2016 elle a reçu 4 500 appels, et offre un accueil 24h/24 à l’ensemble des acteurs du monde de la santé ». La qualité de l’institution est liée à son travail « en réseau, de façon articulée et organisée sur l’ensemble du territoire, en proposant des réponses téléphoniques, des consultations physiques et même, si nécessaire, des hospitalisations ».

 

Le choc Mégnien

En établissement de santé, comme le révèle le dernier bilan de l’OSAT, le poids de la hiérarchie, la surcharge de travail, mais aussi les conflits professionnels sont à l’origine de la souffrance au travail. « J’ai été contacté après le suicide du Pr Mégnien en décembre 2015 (qui s’était jeté du haut de son bureau de l’HEGP, APHP, NDLR). Marisol Touraine (alors ministre de la Santé, NDLR) a alors annoncé une stratégie nationale qui comportait 3 volets : la création d’un observatoire national de la qualité de vie au travail, la nomination d’une mission au sein de la DGOS pour favoriser les expérimentations sur la qualité de vie au travail, et la création du poste de médiateur national, qu’elle m’a confié. Parallèlement, elle m’a chargé de régler des dossiers de médecins en difficulté », explique Édouard Couty actuellement médiateur national.

À ce jour, il a traité quelque 200 dossiers de médecins en difficulté. Si la prévention du suicide ne fait pas a priori partie des tâches clairement édictées du médiateur national, désamorcer un conflit dès qu’il apparaît empêche qu’il s’envenime. « Mais la médiation n’a pour objectif que de régler à l’amiable des conflits entre médecins. » Qui plus est, les causes d’un suicide sont souvent multifactorielles : « Dans les cas de suicide, il y a toujours une dimension professionnelle, bien sûr, et souvent une dimension personnelle. Mais quand on passe à l’acte sur le lieu du travail, cela a un sens », explique Édouard Couty. Sur la nature des conflits, il note une prédominance des problèmes entre médecins. Pour y mettre fin, il fait en sorte qu’un contrat soit passé entre les parties. S’il affiche un taux de réussite compris entre 65 et 70 %, Édouard Couty s’interroge aussi sur les quelque 30 % d’échec de ces médiations : « Souvent c’est parce que ce sont des conflits installés depuis longtemps, déjà au contentieux. Mais quand c’est diagnostiqué assez tôt, on peut agir. »

 

Commissions mixtes ? 

Constituée en février 2016, peu de temps après le suicide du Pr Jean-Louis Mégnien, l’association éponyme ne pense pas nécessairement que la médiation soit la solution à la prévention du suicide : « La médiation ne propose guère que des mutations. Elle permet à la personne en difficulté de continuer à travailler dans des conditions satisfaisantes. Mais cela ne résout pas le problème de la personne à l’origine du harcèlement, qui est souvent une personnalité perverse », explique le Pr Philippe Halimi, président de l’association. Il n’a pas plus confiance dans les sociétés d’audit ni les études de l’Igas. Pour lui, il faudrait mettre en place des commissions mixtes médicales/administratives, chargées d’enquêter de manière impartiale sur les cas de harcèlement qui peuvent mener vers des suicides, mais aussi modifier la gouvernance à l’hôpital.

 

Notes
*Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs
**Collège français des anesthésistes-réanimateurs

Quels supports contacter en cas de difficultés ?

Cnom, numéro d’entraide 0 800 288 038

 

Associations d’entraide

Associations Soins aux professionnels en santé : 0 805 232 336, joignable 24h/24 et 7J/7. Pour plus d’informations :
https://asso-sps.fr 

 

En proximité

ASRA, réseau d’aide aux soignants de Rhône-Alpes, www.reseau-asra.fr, 0 805 620 133

MOTS, Organisation du travail et Santé du médecin, www.association-mots.org, 0 608 282 589

ARENE, Association régionale d’entraide du Nord-Est, 0 805 250 400

ASSPC, Association Santé des soignants en Poitou-Charentes, 0 820 860 016

ERMB, Entraide régionale des médecins de Bretagne, bretagne@crom.medecin.fr, 02 99 36 83 50

APSS, Association pour les soins aux soignants, 0 826 004 580 (0,15 €/minute)

 

OSAT, déclarer sa souffrance à l’hôpital : https://osat.aph-france.fr/declaration_00.php

Prendre soin les uns des autres

Jean-Victor Blanc
 

Quand un co-interne a des idées suicidaires ou une consœur du service fait une tentative de suicide, que faire ? 

Le GEPS (Groupement d'études et de prévention du suicide) a pour objet la prévention du suicide à tous les niveaux. Le Dr Cécile Omnes, psychiatre à Plaisir (Yvelines) et membre du GEPS, nous aide à faire le point sur cette question. 

 

WUD : Que faire lorsqu’un médecin va mal dans son service ?

Cécile Omnes : la même chose que pour n’importe qui ! S’en soucier, créer une alliance pour mettre en confiance et accompagner vers la recherche de solutions positives. Il faut rompre l’isolement le temps de traverser la crise. Ce n’est pas parce que cette personne est médecin qu’elle va s’en sortir toute seule !

 

WUD : Pourquoi cette idée reçue ?

CO : C’est le syndrome du soignant : ne pas savoir se préoccuper de soi-même quand on a des soucis de santé ou lorsqu’on s’affaiblit. C’est particulièrement vrai lorsqu’il y a un problème de santé mentale. Sur le lieu du travail, cela crée une confusion : s’adresse-t-on à un collègue ou à un patient ? Jusqu’où ose-t-on poser les questions ? De façon générale nous avons du mal à nous adresser à un collègue comme à un patient. C’est vrai pour tous les professionnels de santé, mais les médecins sont particulièrement touchés !

 

WUD : Pourquoi les médecins sont-ils les pires ? 

CO : Il y a cette représentation sociale du médecin, vu comme un surhomme, que l’on intériorise. Les médecins ont pour cela souvent beaucoup de mal à demander de l’aide ! La plupart d’entre nous sont leur propre médecin traitant, et adeptes de l’automédication. En cas d’idées suicidaires, c’est malheureusement la même chose : on doit régler le problème nous-mêmes.

 

WUD : La féminisation de la profession va-t-elle changer les choses ? 

CO : J’aimerais y croire, mais tout porte à penser que non. Les taux de suicide sont équivalents chez les hommes et les femmes médecins, ce qui n’est pas le cas dans la population générale où les femmes sont moins touchées que les hommes. Les femmes médecins sont donc 2 à 3 fois plus à risque vis-à-vis du suicide que les autres !

 

WUD : Quelles sont les solutions proposées par le GEPS ? 

CO : Promouvoir la communication et la recherche scientifique autour du suicide, mais aussi le bien-être des soignants. Ensuite, la prise en charge de la crise suicidaire doit faire partie de la formation de tous les médecins. Avec le Pr Jollant nous avons monté un projet de formation à la crise suicidaire pour les internes en psychiatrie d’Île-de-France, avec l’espoir de la diffuser partout. Les études montrent que si on apprend à des soignants les rudiments de la conduite à tenir en cas d’idées suicidaires pour leurs patients, ils seront à titre personnel moins impactés par ce problème. C’est le « double effet Kiss Cool » !

« J’avais l’impression que tout s’effondrait autour de moi »

Elodie Hervé

 

Antoine est généraliste en Bretagne.
En août dernier, il a fait une tentative de suicide. Depuis, il apprend à prendre le temps.

 

Les voix se mélangent pour ne devenir qu’un brouhaha. Derrière la porte close de son cabinet médical, Antoine*, 37 ans, peut sentir la fébrilité de ses patients. Leurs attentes, leurs douleurs et leurs questionnements s’entrechoquent jusque dans le bureau de ce généraliste. Installé en Bretagne depuis 2017, il raconte des rendez-vous qui s’enchaînent du matin au soir, la fatigue qui
l'envahit et la sensation de n’être pas à sa place. 

 

De ce métier dont il rêvait, il ne reste rien. Ni le prestige, ni les ressources financières. « Nous sommes devenus des bureaucrates », lâche-t-il résigné. Il décrit une charge administrative lourde, envahissante. Et un gouffre financier qu’il n’arrive pas à combler. Mais qui grandit en même temps que son angoisse. « Dès le début de nos études on nous apprend qu’on va en baver. Mais à ce point, je ne pensais pas. » Sa vie personnelle se délite aussi peu à peu. Deux enfants qu’il ne voit pas faute de temps. Des disputes avec sa compagne. Et cet instant où ils décident de mettre un terme
à leur histoire. « C’était une spirale sans fin. J’avais l’impression que tout s’effondrait autour de moi », souligne le généraliste. 

 

Très vite, il s’autodiagnostique une dépression.
« Je suis mon propre médecin traitant. Par pudeur, je pense. Mais aussi par manque de temps. »
Tous les symptômes étaient là. Il les connaissait. Et les traitements aussi. Des médicaments qu’il va se prescrire et prendre sans aucun suivi médical. « Pour un patient, j’aurais insisté pour une prise
en charge, mais pour moi… 
» Impossible. À son cabinet, pas question d’en parler à ses associés. Que penseraient-ils alors si le dernier médecin arrivé craquait déjà ? « Un médecin ça ne tombe pas malade. On doit pouvoir tout affronter ». Les mois passent et rien ne change. La charge de travail continue de s’accumuler. Tout comme les ennuis financiers. « À aucun moment je n’ai pensé à me tourner vers des professionnels pour m’accompagner dans cette période. » Il décrit un sentiment de honte qui l’envahit et la peur d’être jugé. « J’étais terrorisé par le regard des autres. Et par ce qu’ils pourraient penser de moi ». Il finit par être hospitalisé, en janvier 2019. Le temps de se reprendre un peu en main. À sa sortie, pourtant, les ennuis et la sensation de ne pas être utile continuent de l’envahir. Jusqu’à prendre toute la place en août. Un soir, chez lui, il attrape une boîte de médicaments, puis une deuxième. « Je ne voyais pas d’autre solution. J’avais l’impression d’être au bout de mes ressources. » Son ex-femme le retrouve inanimé et le conduit aux urgences. À son cabinet, ses associés sont informés de la situation, mais pas les patients. Son absence est remarquée. Et des rumeurs s’installent. Alcoolisme ? Drogues ? Problème personnel ? « Quand je suis revenu, beaucoup de mes patients m’ont expliqué leur désarroi. Pendant mon absence ils avaient été suivis par des remplaçants et n’avaient pas la sensation d’avoir été écoutés. » Comme une ironie, se dit-il aujourd’hui.

 

Dès lors, une équipe de psychiatres et de psychologues va le prendre en charge. Fini le traitement autoadministré. Il laisse à d’autres professionnels la charge de s’occuper de lui.
« Bon, je suis toujours mon propre médecin traitant mais j’y travaille », souligne-t-il. Peu à peu, il reprend pied. Respire. Organise son temps
de travail et s’accorde des pauses. Une vie en dehors de son cabinet. « On est toujours sur
la brèche en tant que médecin. Notre rôle c’est
de prendre soin des autres, de les écouter et d'emmagasiner leur douleur. Mais nous, on n’arrive pas à prendre soin de nous 
». 

 

Comment se préserver ? Comment apprendre à lâcher prise, à ne pas culpabiliser de terminer sa journée plus tôt que prévu ? Aujourd’hui, c’est tout le sens de la démarche d’Antoine. Réapprendre à vivre. Peu à peu. Apprendre à s’occuper de soi, à s’accorder du temps avec ses enfants. « Mais clairement, je ne pense pas que je resterai médecin libéral toute ma vie. La charge administrative est trop importante ». À terme, il raconte vouloir se tourner vers un établissement de soins dans lequel il serait salarié. « Le temps que je finisse de payer toutes mes dettes et je quitte le libéral ». Une façon pour lui de laisser la gestion administrative à d’autres et de revenir à l’essence de son métier : le soin. « Je pense vraiment que c’est ce qui me manque aujourd’hui. Retrouver un sens à ce que je fais. » Une raison de se projeter dans l’avenir…

Nous ne sommes pas des héros

Contrairement au verbatim de la crise sanitaire, les soignants ne sont pas des héros. La souffrance, le burnout,
la crise suicidaire n’arrivent pas qu’aux « faibles ». Car il n’y a pas de faibles.
Il n’y a pas de héros. Il y a des êtres humains avec leurs forces, leurs faiblesses et leurs limites.

Nous sommes les premiers à devoir nous en convaincre. Certes pour réclamer des changements du système, des moyens, mais aussi pour instaurer une dynamique de bienveillance.

• Redevenons humains.
• Acceptons d’être des patients quand nous sommes malades ou quand nous souffrons.
• Partons ou luttons lorsque nous ne pouvons exercer notre métier dans des conditions satisfaisantes ou supportables.
• Partageons les savoirs et les carences, les prises en charges, les réussites et les échecs, pour le pire et le meilleur.
• Soyons attentifs au bien-être de nos proches, de nos collaborateurs, de nos étudiants.

Et tant pis pour Marvel…

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.