Avalement de façade

Critique de "Swallow", de Carlos Mirabella-Davis (sortie le 15 janvier 2020).

Hunter est une épouse apparemment parfaite destinée à mettre au monde l'héritier d'une famille parfaite, au sein d'une maison parfaite. Mais lorsqu'elle tombe enceinte, elle commence à perdre le contrôle, destiné à maintenir l'illusion de tout cela, et ce d'une bien étrange façon: elle développe une attirance de plus en plus compulsive pour l'ingestion d'objets de toutes sortes... Un film n'est jamais autant réussi que lorsqu'il parvient à nous faire avaler n'importe quoi!

D'où vient le charme étrange et fascinant de Swallow, ce petit film typiquement indé qui, comme bien d'autres avant lui, dissèque un trouble psychique pour mieux accéder à la personne qui en est atteinte? Que l'on se rappelle de Shame, dans lequel Michael Fassbender se consumait de son addiction sexuelle, ou bien encore de Safe, film plus ancien dans lequel Julianne Moore devenait peu à peu allergique à tout ce qui l'entourait. Objectivement, le film n'est pas très original, et pourtant il est indéniablement réussi. Au moyen de trois actes très équilibrés, à la fois singulièrement différents et habilement reliés, il nous offre un portrait de femme avec une palette émotionnelle le rendant terriblement convaincant. Son interprète principale n'y est pas pour rien : son physique lisse est capable tout à la fois d'être le vecteur d'émotions factices et de laisser transparaître l'insondable mystère, l'évidente souffrance tapis en deça. 

Premier acte: la mise en place et, littéralement, la mise en bouche. Ou comment, en quelques scènes censées ne raconter que la monotonie d'une vie, le réalisateur installe une symétrie et un ordre envahissants et désaffectivés. Cette maison aseptisée, ces recettes de cuisine esthétisées et sans saveur, ne sont que le reflet d'un souci de contrôle et d'une recherche de perfection hautement pathologiques. L'esthétique même du film n'offre tellement rien de neuf que l'on se demande si le réal lui-même ne cherche pas, par sa démarche de bon élève, à se fondre dans la psyché de son héroïne. Seules les récurrentes et discrètes touches d'humour nous permettent de nous rappeler que Hunter, son héroïne, n'est pas totalement aux commandes. L'installation du trouble de Hunter, consécutif à la découverte de sa grossesse, est également très bien décrit. Aucune émotion, excepté une discrète jouissance. Aucune pensée. Juste ce comportement intrigant, cette confrontation à l'intériorité, enfin. Une confrontation qui ne peut être que coupante mais qui s'accompagne d'un collectionnisme pour mieux la conjuguer à l'obsessionnalité de son sujet...

Puis vient le temps de l'identification du trouble, suite à sa découverte par l'entourage. Ce symptôme d'ingestion d'objets dangereux prend enfin un nom : le pica. Branle-bas de combat dans la belle-famille, qui jusqu'à présent se satisfaisait parfaitement de l'invisibilisation de la jeune Hunter. Avec cette maladie échappant à toute logique, du moins à la sienne, cet entourage va mettre en place des stratégies de contrôle de plus en plus délirantes - mention spéciale à la psy qui, payée par le beau-père, établit des rapports réguliers à l'époux - qui viennent renforcer un besoin d'échappatoire chez cette femme dont la grossesse agit comme une prise de conscience de son enfermement volontaire. On retrouve bien là les conséquences de la maladie addictive à la fois au niveau de l'individu et de ses proches. Et, surtout, les premières conséquences de la contre-attaque de ses schémas de pensée, mix d'exigences élevées et d'assujettissement: l'épouse empêchée commence à se rebeller, refusant que lui soit ôtée cette première expérience de liberté, cette volte-face qu'elle n'a de cesse de vouloir réinvoquer. Cette éclosion, chez cette poupée de porcelaine adoptant tout à coup un visage d'enfant espiègle, est magnifiquement filmée.

Dernière étape, la plus brève mais pas la moins réussie : la confrontation de Hunter à son passé. On taira cette clé permettant d'accéder, enfin, au vécu originel, à l'installation de sa croyance d'abjection qui finalement explique à la fois son obsession de contrôle et son besoin de se remplir d'impuretés, pour mieux les évacuer. Non pas qu'elle révolutionne là encore les lois du genre et les manuels de clinique. Mais elle est amenée avec ce qu'il faut d'émotion pour que le film bascule là encore, après l'inquiétant et l'absurde, dans une nouvelle dimension, plus authentique. C'est à une personne que l'on accède enfin, et non à un personnage. Cet accès à la vie, symbolisé par un ultime rejet, mais aussi à une identité, celle qui permet à chacun de prendre un chemin, aussi simple et anonyme qu'il soit. En se fondant parmi les femmes, Hunter accède à la visibilité. 

 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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