Art régénéré

Critique de "L'œuvre sans auteur", de Florian Henckel von Donnersmarck (sortie le 17 juillet 2019).

Génèse d'un génie, maturation d'un art nouveau, d'un œil neuf, au gré des convulsions de notre siècle, le précédent... Le réalisateur de l'inoubliable "Vie des Autres" nous livre un film ambitieux et foisonnant, où il n'est question que d'art mais dont le souci n'est autre, paradoxalement, que de perpétuer la classique tradition de raconter une histoire...

"L'œuvre sans auteur", film monstre perpétuellement au bord de l'autodévoration, démarre en trombe par un prologue saisissant: alors que le jeune Kurt, Mozart de la peinture, prend conscience de sa fibre artistique au cours d'une exposition sur l'art dégénéré, sa cousine perd la raison après avoir été choisie par les jeunesses hitlériennes pour offrir un bouquet au Führer. Rapidement livrée à un corps médical totalement acquis aux visées eugénistes du régime nazi, elle prodiguera un ultime conseil à son jeune cousin, celui de ne jamais détourner les yeux. Maxime qui fera son chemin dans le cerveau de notre jeune artiste en quête d'œuvre, jusqu'à l'éclosion de son génie. C'est ce cheminement que raconte de façon passionnante Florian Henckel von Donnersmarck, lui-même prodige... du cinéma allemand actuel !

Il serait tentant de dresser un parallèle entre le héros et l'auteur. Nullement nombriliste, bien que totalement dans la démesure scénaristique et scénographique, il évite habilement le piège en restant dans une volonté et un plaisir narratifs constants, en refusant d'être au service d'autre chose que de son histoire, celle de son héros et celle de son pays. Point de recherche de renouvellement artistique, mais plutôt l'humilité d'un "porteur d'histoires", en somme. En revanche, il semble avoir appliqué la consigne de la cousine Elisabeth à sa façon de filmer, et par là même de jeter un regard sur les deux fléaux terribles qui se sont abattus sur son pays. Un regard direct, sans nuance, par moments presque grossier, bien loi de la subtilité d'un Laszlo Nemes et de son Fils de Saül, ou de Costa-Gavras dans Amen (dont il reprend à l'image près certaines scènes), ce que n'auraient manqué de lui reprocher les thuriféraires de la façon d'appréhender, au cinéma, des sujets aussi délicats que l'Holocauste. C'est cette frontalité, ce refus obstiné de la nuance, qui donnent du prix à cette oeuvre derrière laquelle le réalisateur s'est, en quelque sorte, effacé. Rejoignant ainsi, paradoxalement, le sujet qui donne au titre son film.

Pédagogique mais sans lourdeur, le film raconte comment une génération s'est convaincue d'être sans perspective, sans idéologie, sans regard, alors qu'elle était juste en train de métaboliser et dépasser ses multiples traumatismes. Symboliser cela par le choix d'un artiste au profil autistique n'est d'ailleurs pas anodin: c'est de façon détournée voire invisible que le trauma va ressurgir. En accompagnant Kurt dans sa confrontation à sa blessure originelle, en le voyant la réparer sans même s'en rendre compte, l'on comprend le message essentiel de l'art comme vecteur pour appréhender, par une voie forcément mystérieuse, la complexité de notre histoire. En supporter l'horreur aussi, parfois. On pardonnera alors les baisses de rythme et les grosses ficelles qui encombrent ce film inutilement et très peu intelligemment scindé en deux parties, pour préférer se concentrer sur la beauté et la subtilité de ses jeunes interprètes, terriblement émouvants.

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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