Antigone des bas-fonds

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Critique de "la fille d'Albino Rodrigue" de Christine Dory (sortie le 10 mai 2023). Chaque week-end, la jeune Rose-May, placée en famille d'accueil, le passe avec ses parents biologiques. Mais cette fois-ci, son père ne vient pas la chercher à la gare de Metz. Cela ne semble pas inquiéter sa mère plus que cela, qui va de mensonge en contradiction pour justifier son absence. Rose-May se met alors en quête de la vérité...

Antigone des bas-fonds

Un film qui, sous ses apparences de fait divers chabrolien, recèle un singulier récit d'apprentissage voire d'élévation.

Dès les premières images, une évidence : la mise en scène de Christine Dory, pensée au millimètre, est d'une efficacité redoutable, le cadre semblant constamment enserrer ses personnages, mais pour mieux les laisser se débattre et se battre à la merci d'une intrigue qui va crescendo, dans une fatalité qui oscille constamment entre le fait divers sordide et le duel antique, fatalité qui rattrape la mauvaise mère et dont s’extirpe la rejetonne, le tout dans une parfaite synchronicité. La réalisatrice connaît ses classiques et, par diverses touches, installe son film dans une atmosphère eighties, ambiance brocante de province, qui n'est pas sans rappeler les "poulets au vinaigre" de Claude Chabrol. Un Chabrol qui savait ponctuellement déplacer sa loupe d'entomologiste de la classe bourgeoise vers les couches populaires, pour en révéler au final la même noirceur. Cette façon de filmer ses acteurs - et surtout ses actrices en l'occurence - tels des fauves, Dory en use à l'envi mais, grâce à leur talent, n'en abuse jamais. A ce jeu-là, Emilie Dequenne, en menteuse pathologique à l'aplomb pathétique, sort grande gagnante. Elle se glisse dans la peau de son personnage avec une aisance jubilatoire.

Tout ceci pourrait faire passer la fille d'Albino Rodrigue pour un simple épisode de Faites entrer l'accusé, dont le kitsch le dispute au glauque, et dont l'histoire sordide que l'on devine aisément tout du long n'a finalement pas besoin d'autre chose qu’une description mécaniciste du déroulé des faits pour satisfaire notre part friande de sensationnalisme voyeur. Mais, comme son titre l'indique bien, il s'agit avant tout d'un portrait, celui de cette ado de seize ans dont peu à peu la quête du père va se muer en quête de la vérité, comme une revanche sur la quantité de secrets qui semblent avoir constitué le terreau de ses racines biologiques. Tout ceci se sent aisément, et Dory sait en peu de mots et beaucoup de regards nous ouvrir la porte sur une histoire et des psychés hors champ. Mais cette fille, encore fallait-il l'incarner. C'est peu dire que Galatea Bellugi impressionne dans le rôle de cette descendante d'Antigone, entêtée comme elle à vouloir rendre sa dignité à son père par l'intermédiaire d'une sépulture, à l'exhumer des mensonges sous lesquels il a fini enseveli. Héroïne faussement chabrolienne pour le coup, qui contrairement à Sandrine Bonnaire dans la Cérémonie sait aller à l'encontre de la fatalité de son atavisme et qui seule semble finalement intéresser Dory, dans la mesure où le film peut se lire comme une trajectoire d'émancipation, l'éclosion d'une confiance en soi.

Ce portrait, cette rage, la réalisatrice n'en exclut jamais le trouble, le malaise. Elle suggère ainsi, par trois fois rien le plus souvent, que tout n'est pas si simple, si binaire. Par le truchement d'une collection de cartes postales, ou en observant le rapport de domination, de cruauté enfantine mais fusionnante que Rose-May installe avec la petite fille que sa famille d'accueil héberge, elle montre que la rivalité avec la mère repose également sur leur ressemblance. Une ressemblance qui, lors de l'épilogue, se fait mimétisme. La prise de confiance est également prise de pouvoir, dans laquelle il ne s'agit pas tant de renier ses origines que d'en assumer, sans s'y noyer, la part d'ombre. Un portrait de femme en clair-obscur. Très actuel. 

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