Almodynie

Critique de "Douleur et Gloire", de Pedro Almodovar (sortie le 17 mai 2019).

Un cinéaste vieillissant et douloureux chronique se retrouve à la fois contraint et motivé à reprendre le chemin de sa mémoire, à l'arrêt depuis qu'il ne tourne plus. Toute ressemblance avec un réalisateur se nommant Pedro Almodovar serait évidemment loin d'être fortuite. Le maestro ibère nous convie à une odyssée intérieure fascinante et terriblement émouvante. Une Palme d'Or serait la moindre des justices....

Pedro est de retour. Sur un sujet qui aurait pu être terriblement casse-gueule, si ce n'est l'évidente nécessité qui semble s'être imposée à lui. Probablement à un niveau personnel - mais nous aurons la pudeur de laisser le bénéfice du doute quant à la proportion autobiographique réelle de ce film qui, peut-être, ne raconte rien d'autre qu'une nouvelle histoire fantasmée par le maître. Mais aussi à un niveau professionnel, tant ses derniers films faisaient craindre un tarissement de sa source créatrice, de son talent de démiurge - on pense à la bien amphigourique Julieta mais surtout aux difficilement regardables Amants Passagers... C'est cette ardente foi en l'acte créateur, en un carrefour incertain entre la réalité et l'imaginaire qui s'appellerait la vie, qui confère à cet opus une valeur inestimable, à la fois grandiose et d'une confondante simplicité. Douleur et Gloire est un retour aux sources, une jouvence tant intime qu'artistique, une mise à nu presque débarrassée des provocations et des obsessions du cinéaste, tout en portant totalement et fièrement son empreinte.

Récit à tiroirs comme il les affectionne, le film débute de façon presque comique, Almodovar s'amusant à malmener son double de cinéma, Salvador Mallo, interprété par un Antonio Banderas que l'on n'a jamais vu aussi subtil. Il lorgne vers le baroque de ses débuts, revisitant son cinéma kitsch à travers le personnage d'Alberto, acteur aigri et héroïnomane désavoué autrefois par Salvador au sortir d'un tournage. Banderas joue Almodovar, mais on peut légitimement se demander s'il n'y a pas un peu de Banderas chez Alberto. Premier mystère, mais aussi premier chausse-trappes. Cette intrigue du film retrouvé sert plus d'incipit, d'amorçage pour un changement de perspective et une revisite du passé, que de mise en abîme. Et place d'emblée Douleur et Gloire sous l'angle de l'apaisement et d'une possible réconciliation. Tout ceci médié par de la bonne vieille héro. La drogue hante l'œuvre d'Almodovar, et c'est par son intermédiaire qu'il nous conduit au deuxième niveau de l'intrigue.

À travers la symbolique de l'addiction, Almodovar nous livre peut-être l'une des clés de son avidité créatrice, comme si l'art avait occupé en lui une place vide, ou plutôt empêchée par la dépendance affective: celle de l'amour. Cette deuxième partie est à la fois la plus sobre et la plus juste. Le film se débarasse de ses oripeaux un rien boulevardiers au fur et à mesure que Salvador renoue avec sa mémoire et avec ses racines, jusqu'à celles de son prénom. Les scènes sont à l'os, d'une nostalgie assumée, que ce soit avec l'amour de jeunesse de Salva ou sa mère vieillissante. Jusqu'au souvenir originel, fondateur, ce "premier désir" et ultime déclic d'un artiste qui n'a pas renoncé. Tout sauf le chant du cygne que l'on aurait pu craindre. C'est dans cette dernière partie que les accents pastoraux qui parsèment le film prennent toute leur valeur et tout leur sens. Celui d'une mémoire toujours vive bien que piégée au sein d'un corps douloureux, réceptacle de multiples traumas non résolus, et qu'il est si crucial de surmonter. 

Au final, le film revisite les œuvres du cinéaste comme autant de parts algiques d’un corps meurtri et d’une âme tourmentée. Cette somme, qui trace une ligne directrice entre la période de la Movida et celle, plus récente, de la Mauvaise Éducation, nous permet tout autant de regarder l’œuvre d’un œil nouveau que d’avoir l’impression de côtoyer un peu ce géant du cinéma. Sa façon de nous dire que plus les gens avancent masqués, plus ils se révèlent, n’en reste pas moins totalement actuelle. Tout changer de soi pour rester fidèle à soi, telle pourrait être la morale de ce magnifique film...

 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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