85% des étudiants en médecine se sentent insuffisamment informés sur les conflits d'intérêts

L’ONG indépendante Health Action International (HAI) vient de publier un guide pour informer les professionnels de santé sur la question du marketing pharmaceutique et les conflits d'intérêts qui en découlent. Pour les aider à échapper aux tentatives de manipulation de l’industrie. Coup de projecteur.

85,2% des étudiants en médecine interrogés en France ont récemment déclaré se sentir insuffisamment informés à propos des conflits d'intérêts liés aux interactions avec les industriels de la santé, relate l’ONG indépendante Health Action International (HAI) qui vient de rééditer un guide pour informer les professionnels de la santé sur la question du marketing pharmaceutique au sein de l'Union européenne, tout en les alertant sur les problèmes éthiques qui en découlent.

Le constat de départ est le suivant : l’industrie pharmaceutique influence la prescription médicale, et peut d’ailleurs affecter négativement la prescription et le comportement professionnel. D’où l’importance de sensibiliser les étudiants en médecine sur la promotion des produits pharmaceutiques, afin de limiter son pouvoir d’influence.

En effet, la plupart des étudiants en médecine n'obtiennent pas une formation adéquate sur la façon de répondre de façon critique à la promotion pharmaceutique, explique le guide. De nombreux professionnels de santé ne sont donc pas préparés à des situations éthiquement difficiles qui ont un impact sur leur capacité à prescrire objectivement ou à conseiller les patients sur les médicaments.


 
Pour les auteurs du guide, le marketing pharmaceutique a trois effets majeurs :

- un impact négatif sur la santé des individus et, potentiellement, celle de leurs familles et communautés ;
- il mine la confiance que les patients ont dans les professionnels de la santé, en tant qu’experts indépendants qui protègent leurs intérêts ;
- un impact négatif sur le coût et la viabilité des systèmes de santé.

Cependant, trop souvent, les cadres réglementaires ne sont pas efficaces pour empêcher la diffusion d'informations trompeuses. « Les lois encadrant la promotion pharmaceutique ne sont pas assez restrictives et il y a trop de recours à l'autorégulation pour le contrôle des activités promotionnelles », précise le guide qui estime que les codes de conduite créés par l'industrie pharmaceutique pour se réglementer ne sont pas suffisamment dissuasifs.

Illusion d'une "invulnérabilité unique"

En parallèle, les prescripteurs et les distributeurs jouent un rôle très important dans l'utilisation rationnelle des médicaments. Ils jouent souvent un rôle clé dans la rentabilité des sociétés pharmaceutiques, qui, pour influencer les comportements de prescription, tirent parti de certaines caractéristiques inhérentes aux professionnels de la santé.

À titre d’exemple, de nombreux professionnels de santé sont submergés par le choix et la disponibilité des produits. Le déluge continu de nouveaux produits sur le marché a longtemps mis à rude épreuve la capacité des professionnels de la santé à rester au fait des nouveaux choix thérapeutiques disponibles. Face à ce choix accru, « ce sont souvent les campagnes marketing les plus fortes qui finissent par l’emporter », constatent les auteurs du guide.


D’autant plus que « de nombreux professionnels de la santé pensent qu'ils ne sont pas personnellement influencés par la promotion pharmaceutique, mais que leurs collègues le sont », rappelle le guide qui ajoute que « croire que seuls les autres sont trompés par les techniques de marketing est un trait humain commun que les psychologues appellent l'illusion d'une « invulnérabilité unique » ».

 
On retrouve le même type de comportement chez les étudiants en médecine. Selon un sondage réalisé en 2012 auprès de 1 038 étudiants en médecine dans huit hôpitaux universitaires allemands, 24,6% des répondants pensaient que les cadeaux influenceraient leur futur comportement de prescription, tandis que 45,1% pensaient que les cadeaux auraient une influence sur le futur comportement de prescription de leurs camarades de classe (Lieb et Koch, 2013).
 
Conséquence directe : « les professionnels de la santé qui n’ont pas conscience du fait que l'utilisation de la psychologie sociale puisse les manipuler n'essaieront pas d'éviter les conflits d'intérêts qui en résultent », estime le guide. Le préalable, pour les professionnels de santé désireux d’avoir une évaluation critique des activités promotionnelles, consiste donc à comprendre et à accepter qu’ils sont « individuellement vulnérables aux préjugés subconscients ».
 
Pour modifier leurs comportements, les étudiants en médecine et les professionnels de santé doivent donc identifier des moyens de reconnaître et de contourner l'influence de l'industrie qui peuvent avoir un impact négatif sur leur prise de décision.
 
Et, si une masse critique de professionnels de santé fait en sorte de ne pas être redevable aux entreprises, si le prestige universitaire finit par devenir synonyme de relation indépendante avec l’industrie, « une nouvelle norme sociale rejetant les transactions liées aux conflits d'intérêts pourra émerger ». Une norme qui « favoriserait, au lieu de miner, la qualité des soins et l'intégrité scientifique des professionnels ».
 
Pour favoriser ce changement de comportement, Health Action International a mis en ligne une « boîte à outils » et des webinars sur son site internet.
 

Portrait de Julien Moschetti

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