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Un collectif d'acteurs de santé pour accompagner la Cop26

Le Collectif d’Action face à l’Urgence en Santé et Environnement (Cause), qui regroupe des professionnels de différents secteurs de la santé, a été créé à l’occasion de la Cop-26. Entretien croisé avec ses fondateurs, Mélanie Popoff1, Bernard Jourdain2, Camille Devroedt3 et Yann Bergamaschi4.

WUD :  Votre collectif est né avec l'ambition d'accompagner la Cop-26 ? Qu'attendez-vous concrètement de cette conférence ?

Mélanie Popoff : Notre collectif est né d’une nécessité à rassembler les acteurs de santé mobilisés pour l’urgence climatique. La COP26 en a été le principal moteur, certes, mais le collectif a vocation à perdurer au-delà.

Cette année, la COP26 n’a pas pour but d’aboutir à un accord, mais à revoir les objectifs de réduction de gaz à effet de serre, pour respecter l’Accord de Paris : les engagements des pays signataires pour réduire leurs émissions sont insuffisants et mènent vers une trajectoire à 2,7°C au lieu des 1,5°C prévus par l’accord de 2015.

Tous les signaux sont au rouge, le dernier rapport du GIEC l’a encore une fois confirmé : nous (l’humanité) n’avons plus le choix, il faut diminuer les émissions d’origine humaine, et pour y parvenir, mobiliser tous les leviers politiques, économiques, en notre pouvoir, dans un souci permanent d’équité et de justice climatique et sociale.

Nous, soignants, soignantes, prenons de plus en plus conscience des menaces du dérèglement climatique sur la santé. Les crises sanitaires risquent de se répéter. Il n’y a pas d’humain en bonne santé sur une planète malade. Nous utilisons notre légitimité et notre voix pour porter ces messages urgents.

Bernard Jourdain : Le secteur de la santé est trop souvent vu uniquement comme producteur de soins et non comme un acteur participant aux changements climatiques.

Camille Devroedt : Le secteur de la santé doit prendre toute sa place dans les programmes d‘actions nationaux et internationaux. De par ses missions premières de soins mais aussi de prévention auprès des populations, le secteur de la santé doit se montrer exemplaire dans la préservation des conditions de vie des générations actuelles et futures, donc de leur environnement.

Il nous faut à la fois repenser le fonctionnement de nos structures hospitalières et de nos cabinets pour les rendre plus durables, mais pas seulement : il nous faut aussi changer de paradigmes en santé.

WUD : Quelles sont les décisions prioritaires au niveau national ? Une stratégie de développement durable du système de santé ?

Mélanie Popoff : L’objectif prioritaire est de tout mettre en place pour respecter l’Accord de Paris -et limiter le réchauffement à 1,5 °C. Chaque dixième de degré compte. Par exemple, la convention citoyenne pour le climat proposait des mesures concrètes dans des domaines variés, et qui allaient en ce sens (pour les transports, l’alimentation, la fiscalité ou l’énergie par exemple). Mais les propositions ont été « désossées » et les promesses ne seront pas respectées.

Concernant le système de santé, il doit lui aussi opérer sa transformation. S’il était un pays, le secteur de la santé serait le 5e plus gros pays émetteur de GES. En France, ce secteur est responsable de 4,6 % des émissions totales de gaz à effet de serre (source, Shift Project). Il représente 2% de la consommation énergétique nationale (source Ademe). Il génère 1,7 tonne de déchets par lit et par an dans les structures hospitalières. Sans compter les pollutions générées par la production, l’acheminement, le gaspillage et l’élimination des médicaments.

Ainsi, il nous faut à la fois repenser le fonctionnement de nos structures hospitalières et de nos cabinets pour les rendre plus durables, mais pas seulement : il nous faut aussi changer de paradigmes en santé. Ne plus seulement produire du soin mais prévenir l’apparition et le développement des maladies, en laissant plus de place à la prévention et à la création d’autonomie en santé. Mettre la santé au cœur de toutes les politiques pour agir sur les déterminants extérieurs à la santé, y compris le sujet du dérèglement climatique, les questions d’urbanisation, de la production alimentaire, de la préservation de la biodiversité, et des inégalités sociales.

Nous avons émis 10 propositions pour que le secteur de la santé participe pleinement à la transformation écologique (vous pouvez les consulter sur notre site). 

Yann Bergamaschi : L’heure est au changement de paradigme(s) en matière de santé. Et alors que beaucoup s’enferment dans des considérations manichéennes entre santé publique et santé privée,  d’autres explorent les « communs de la santé » comme champ d’exploration d’alternatives, à la faveur de coopérations et de mutualisations de ressources entre une diversité d’acteurs qui n’ont pas l’habitude de collaborer ensemble.

Les bilans carbone montrent que le premier poste d’émission est celui des achats et quand on regarde en détail, le poste le plus émissif, c’est celui des médicaments et des dispositifs médicaux. 

WUD : Le PLFSS, sur tous ces sujets, déçoit… La crise que connaît notre système ne risque-t-elle pas de reléguer au second plan ces nécessaires transformations ?

Mélanie Popoff : En effet, le PLFSS 2022, encore en cours d’examen au Sénat, est toujours très axé sur les soins et intègre peu les liens entre santé et environnement. Or, cette pandémie nous a fait prendre conscience de l'importance des facteurs environnementaux sur l'apparition des maladies, et nous donne l'opportunité d'agir sur ces déterminants. Améliorer les milieux de vie c'est diminuer les effectifs de malades et créer de la résilience face aux futures crises qu'on pourra traverser. Richard Horton, rédacteur en chef du Lancet, parle de syndémie plutôt que de pandémie, c’est-à-dire la potentialisation des effets d’un virus avec des maladies chroniques préexistantes. Nous traversons en effet une épidémie mondiale de maladies chroniques (diabète, maladies cardiovasculaires, obésité, troubles de la fertilité, maladies mentales, cancer du sein, de la prostate...) dont nous savons que l’environnement a une responsabilité majeure sur leur survenue, en particulier l’exposition à des pollutions.

Ainsi, les actions nécessaires à l’atténuation du changement climatique ET à l’amélioration de la santé des populations relèvent des mêmes transformations ; par exemple, la promotion des mobilités actives permettrait de diminuer les émissions de GES, de réallouer des espaces urbains à des espaces verts, de capter du CO2 , de régénérer la biodiversité, de diminuer la pollution , de faciliter l’accès à l’activité physique, de diminuer le stress et d’améliorer la santé mentale, et de créer des ilots de fraîcheur utiles en cas de  canicule. Ces types de mesures ont l'avantage de présenter ce qu’on appelle des co-bénéfices santé / environnement.

WUD : Les bilans carbone réalisés pour le secteur de la santé montrent que plus de 70% de son empreinte relèvent de l’approvisionnement. Il ne semble donc pas impossible d’améliorer significativement la donne ?

Bernard Jourdain : Les bilans carbone montrent que le premier poste d’émission est celui des achats et quand on regarde en détail, le poste le plus émissif, c’est celui des médicaments et des dispositifs médicaux.  On peut agir sur ces postes mais à condition de travailler avec les entreprises du médicaments pour mieux connaître les facteurs d’’émission de ces produits, et en limiter les impacts ; enfin, étudier comment moins prescrire tout en soignant efficacement.

Yann Bergamaschi : Ces bilans révèlent surtout que les problèmes de santé ne seront pas résolus uniquement par des professionnels de santé, avec des approches en silos. Ce sont les politiques publiques, les modes et les cadres de vie, l’organisation des entreprises et des territoires, les temporalités ou encore la gestion de l’espace public qui sont à déconstruire et réorganiser. 

La réduction de notre empreinte carbone ne pourra pas faire l’économie de réflexions sur l’ensemble de la chaîne de valeur des soins : organisation des filières de dispositifs pharmaceutiques et médicaux, depuis leur conception jusqu’à leur « destruction », en passant par leur empaquetage, leur acheminement, etc. Cela suggère de décloisonner les secteurs et les métiers, pour ouvrir ces travaux à l’ensemble des acteurs pertinents, notamment dans le champ de la mobilité et de la logistique, de la distribution, du retraitement (recyclage, surcyclage).

Camille Devroedt : Ce constat met également en exergue la nécessité du collectif, car c’est seulement ensemble, de façon unie et via une demande globale de disposer de produits fabriqués, conçus et distribués de façon durable que nous pourrons infléchir les gros producteurs et fournisseurs.

Pour l’Europe, le changement climatique est l’opportunité de construire un nouveau modèle économique.

WUD : Travailler à la diminution du gaspillage de médicaments en France ne semble-t-il pas illusoire, quand on connaît la culture hexagonale ?

Yann Bergamaschi : La question recouvre en effet de plusieurs dimensions qui touchent simultanément à des cultures (le soin par la thérapeutique pharmaceutique par exemple) et des imaginaires (soigner c’est prescrire, être bien soigné c’est être médicamenté), des pratiques (prescription de médicaments « au mois » par les médecins), mais également des modes de financement et d’organisation (tarification à l’acte qui incite à produire du soin, mode de dispensation des médicaments par quantité aléatoire, emballages plastiques). Il faudra faire jouer à plein les leviers d’actions des différentes parties prenantes pour maximiser notre impact collectif : les mécanismes d’incitation et de contraintes des institutions (ex. sanction, subvention, réglementation, etc.) ; l’action quotidienne des praticiens prescripteurs et distributeurs (à l’hôpital, en cabinet et en officine) ; l’éducation thérapeutique des populations (plus de prévention, moins de médication) ; les processus de production des industriels ; l’organisation des acheminements, etc.

Cela suggère de mettre en place des programmes qui permettent d’apporter des solutions de façon probante, afin de légitimer tel ou tel arbitrage car les choix ne sont pas simples : d’un point de vue environnemental, vaut-il mieux dispenser les médicaments à l’unité pour éviter les gaspillages, ou poursuivre les gaspillages pour ne pas démultiplier le nombre d’emballages plastiques nécessaire à une distribution à l’unité ? La réflexion doit permettre d’envisager des choix à court terme (sensibiliser les praticiens sur les conséquences de leurs prescriptions, par exemple) et à plus long terme (revoir nos modes de production vers des emballages moins impactant, lutter contre la surprescription médicamenteuse, etc.).

WUD : Que peut faire l’Europe sur tous ces sujets ?

Mélanie Popoff : Avec le Green Deal Européen présenté en décembre 2019, l’Europe veut se positionner en tant que premier continent neutre en carbone, reconnaissant que le changement climatique et les autres grandes atteintes de l’environnement représentent une réelle menace pour l’Europe et le reste du monde. Les objectifs sont de parvenir à l’absence d’émissions nettes de GES en 2050, de découpler économie et utilisation des ressources, et de considérer avec soin l’ensemble des personnes (« no person left behind »), et grâce à des mesures sur les systèmes de santé, les transports, l’énergie, les bâtiments, les programmes alimentaires « de la fourche à la fourchette », l’augmentation des espaces forestiers. Pour l’Europe, le changement climatique est l’opportunité de construire un nouveau modèle économique.

Le collectif a aussi pour but de construire des projets et de les porter et de les proposer à des structures nationales, y compris au ministère de la Santé

Concernant le domaine spécifique de la santé, et malgré ces directives, les organismes européens manquent de réel pouvoir d’action car la responsabilité d’organisation des soins de santé relèvent de la responsabilité des états membres (principe de subsidiarité).

WUD :  Comment votre collectif compte-t-il poursuivre son action, au-delà de cette COP ?

Yann Bergamaschi : Notre mobilisation s’inscrit dans le temps long et nous nous organisons en ce sens, en mettant à profit la richesse des profils et compétences que nous rassemblons.

Camille Devroedt : Au-delà de la COP26 et des premiers engagements, c’est l’émulation et la participation de professionnels ou structures toujours plus nombreuses à l’effort collectif de diminution des impacts environnementaux des activités de soin qui permettra de pérenniser le collectif et ses ambitions de changement pour le secteur de la santé.

Bernard Jourdain : On s’aperçoit d’un besoin national de se rassembler sur ces sujets et de partager ce qui se fait déjà et de construire des communs pour avancer plus vite. Le collectif a aussi pour but de construire des projets et de les porter et de les proposer à des structures nationales, y compris au ministère de la Santé.

 

 

1. Médecin spécialiste en médecine physique et de réadaptation, co-fondatrice de l'Alliance Santé Planétaire 

2. Chargé de développement durable (centre Hospitalier de Niort), président Association Agir Durablement en Santé en Nouvelle Aquitaine

3. Responsable des services techniques, chargée de mission développement durable (centre Hospitalier de Saint-Affrique, centre Hospitalier de Millau)

4. Fondateur de La Fabrique des Santés

 

 

 

 

En bref

« Nous sommes des professionnels français, du secteur sanitaire et médico-social, médecins, pharmaciens, soignants, chercheurs, dirigeants, entrepreneurs, associatifs, ou encore étudiants. Nous venons d’horizons différents, mais nous nous retrouvons dans la volonté d’agir concrètement face à l’urgence climatique. » C’est la profession de foi du Collectif d’Action face à l’Urgence en Santé et Environnement (Cause), créé à l’occasion de la Cop26 à Glasgow.

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