Soumission chimique : comment réagir ?

Ce phénomène, s’il n’est pas nouveau, reste difficile à quantifier avec précision. En revanche, les conséquences psychologiques sur les victimes sont, elles, bien visibles.

Aux urgences, cette nuit-là, trois victimes de viols, raconte Myriam Dergham, interne en médecine générale. “Elles sont venues aux urgences par peur des IST et pour demander la pilule du lendemain”, continue cette sociologue des discriminations en santé. Au moment des faits, aucune n’était en pleine possession de ses moyens.

Si les violences sexuelles commencent à mieux être prises en compte, la soumission chimique reste, elle, peu connue. Elle est définie par l’ANSM par “l’administration à des fins criminelles (viols, actes pédo[criminels]) ou délictuelles (violences volontaires, vols) de substances psychoactives à l’insu de la victime ou sous la menace”.

Une pratique difficile à mesurer et à dater. “Nous avons retrouvé des preuves de commerce de psychotiques à la Préhistoire. Mais il faut attendre le 18e siècle, pour que des cas de soumissions chimiques soient étudiés. Des voleurs mélangeaient du tabac avec de la datura pour endormir leurs victimes et les dépouiller1, explique Zoé Dubus, historienne en médecine. En France, le terme apparaitra officiellement en 1984 dans les rapports du ministère de la Santé2

Aujourd’hui encore, les données chiffrées sont rares. En 2019, l’ANSM n’a recensé que 53 cas avérés. La plupart du temps, les agresseurs utilisent des médicaments comme des benzodiazépines et très rarement du GHB. Mélangés à de l’alcool, le cocktail est alors explosif mais reste peu dans le sang ou les urines.

Des symptômes à reconnaître

Les victimes présentent des signes d’amnésie antérograde, des troubles de la conscience et des symptômes liés à un traumatisme. Il arrive aussi que la victime soit désorientée, incohérente par moment et dans un “état de suggestibilité qui la place sous le contrôle de l'agresseur”, souligne la médecin Dorothée Charré dans sa thèse sur la soumission chimique3. A son réveil, la sensation que quelque chose ne va pas peut se mélanger à une absence de souvenirs. Dans un livre à paraître, Caroline Darian raconte l’histoire de sa mère qui a découvert dans des vidéos la soumission chimique que lui imposait son mari la nuit quand elle pensait dormir4.

Face à cette absence de souvenirs, la prise en charge peut s’avérer compliquée. Une circulaire du ministère de la Santé5préconise que l’examen clinique inclus la recherche de toxiques dans le sang et les urines. Des examens complémentaires doivent aussi être fait pour rechercher d’éventuelles traces de violences et administrer des traitements d’urgence (TPE, pilule du lendemain, etc.). En revanche, la prise en charge psychologique à mettre en place pour la victime n’est pas étudiée, note Dorothée Charré. L’Académie de médecine ajoute, elle, “qu’un suivi psychologique est à prévoir en cas d’angoisse ou d’amnésie antérograde”, sans plus de précision.

A ces analyses, peuvent s’ajouter des prélèvements dans un cadre médico-légal. L’ANSM insiste sur la nécessité d’informer systématiquement les victimes sur le dépôt de plainte dès leur arrivée dans la structure de soins. Cela doit permettre de réaliser l’examen clinique, les analyses toxicologiques et la recherche d’éventuelles traces ADN en un seul examen. Pour les mineurs de moins de 15 ans, les autorités judiciaires ou les services de police doivent être obligatoirement prévenus.

 

Accueillir la victime

Au cours de nos études, on va surtout nous parler des IST. Nous n’avons pas vraiment de cours sur la santé ou les violences sexuelles”, déplore Myriam Dergham. Fort de ce constat, elle s’est lancée avec Justine Boulekouane, co-présidente du Clit, association féministe inclusive d’éducation à la sexualité, dans la mise en place de formations sur les violences sexuelles à destination des étudiant·es en médecine. 

Le plus important va être d’accueillir la victime, de la mettre en confiance pour lui permettre de conscientiser la violence et de comprendre que ce n’est pas sa faute, continue Myriam Dergham. Une fois cela fait, on va pouvoir l'examiner, seulement après avoir obtenu son consentement.” Il est ensuite possible de l’orienter vers un suivi psy.

Les cas de soumission chimique doivent aussi être rapportés aux Centres d’évaluation et d’information sur la pharmacodépendance (CEIP). Après l'examen clinique de la victime, c’est au médecin qu’incombe la responsabilité de notifier la suspicion. 

Enfin, “accompagner la victime c’est aussi respecter ses choix, même si elle ne souhaite pas porter plainte”, souligne Myriam Dergham. Ce soir-là aux urgences, aucune n’a voulu faire venir les policiers, par peur d’être jugée et ne pas être entendue. 

 

Source: 

Jean-Luc Bellanger, La chasse au dragon. La stupéfiante histoire de la drogue dans le monde, Del Duca, 1961

Académie de médecine, La soumission chimique : un problème de santé publique ? 2010

Dorothée Charré. La soumission chimique. Aspects juridiques, médico-légaux et psychologiques d’un comportement mal connu. Sciences du Vivant [q-bio]. 2014. ffhal-01732673f

Caroline Darian, Et j’ai cessé de t’appeler Papa, à paraître aux éditions JV Lattès

Circulaire DHOS/O 2/DGS n° 2002-626 du 24 décembre 2002

Portrait de Elodie HERVE

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