Quand les psychiatres sortent de leur cabinet

Une psy présente les Equipes mobiles psychiatrie-précarité

Faire de la psychiatrie auprès des publics les plus précaires, en allant vers les patients et en prenant vraiment le temps avec chacun d’entre eux. Un rêve inaccessible ? Pas pour les Equipes Mobile Psychiatrie-Précarité (EMPP). Rencontre avec le Dr Eve Le Blanc, psychiatre à l’hôpital Paul-Guiraud au sud de Paris, qui en coordonne une dans les Hauts-de-Seine.

What’s up Doc. Expliquez-nous ce que sont les EMPP…

Eve Le Blanc. Ce sont des équipes de psychiatrie qui s’adressent aux gens qui sont en situation de précarité au sens large : SDF, migrants, personnes en hébergement d’urgence, expulsées ou en voie d’expulsion… C’est un public qui peut être dans le déni ou dans la survie : leurs problématiques psy ne sont pas leur priorité. A la différence de la psychiatrie classique, nous ne travaillons donc qu’avec la non-demande, ce qui pose en permanence des questions éthiques. Il y a tout un travail « d’apprivoisement » à faire, comme dans Le Petit Prince.

WUD. Que faites-vous avec ce public particulier ?

ELB. Il y a trois axes. D’abord auprès des patients : les rencontrer, faire une évaluation, éventuellement porter un diagnostic, puis les orienter vers les soins et passer le relai au secteur et au CMP (Centre médico-psychologique, ndlr). Nous avons aussi un volet de soutien aux intervenants de première ligne : assistantes sociales, mairies, bailleurs sociaux, foyers de migrants… C’est un travail d’expertise et de mise en réseau. Enfin, nous proposons à nos partenaires des formations à la carte sur des problématiques psy qu’ils rencontrent.

WUD. A quoi ressemble votre équipe ?

ELB. En plus de moi, il y a deux psychologues, une infirmière, un éducateur spécialisé et un mi-temps de secrétaire.

WUD. Comment rencontrez-vous les patients ?

ELB. Certaines EMPP font des maraudes, mais nous avons fait le choix de travailler en binôme avec le partenaire qui nous interpelle à propos d’un usager. C’est pour nous important d’avoir ce lien fort avec les travailleurs sociaux, et de pouvoir rencontrer les patients avec eux, dans un endroit neutre où ils sont déjà en confiance, avant d’engager notre prise en charge.

WUD. Qu’est-ce qui vous plaît dans ce métier ?

ELB. En premier lieu, l'abord holistique du patient, dans toute la complexité de sa situation, en tenant compte de son environnement réel, avec humilité et confiance dans ses capacités de restauration. Je trouve également passionnant ce rôle de passerelle avec le monde du social et du médico-social. Et le travail avec la non-demande, les questions éthiques qu’il pose, tout cela est très stimulant.

WUD. En dehors de ce travail avec la non-demande, qu’est-ce qui vous différencie de la psychiatrie « classique » ?

ELB. Notre file active n’a rien à voit avec celle d’un CMP ! Nous ne faisons pas du chiffre, mais du tricotage sur mesure : nous avons ce luxe et cette nécessité d’envisager la personne dans son environnement précaire, et de restaurer sa confiance en lui et ses ressources propres. Nous voyons tous les jours que la précarité n’est pas une fatalité…

WUD. Est-ce que cette psychiatrie sur mesure n’est pas difficile à faire accepter aux tutelles ?

ELB. C’est sûr qu’il faut faire ses preuves et bien argumenter auprès de l’ARS (Agence régionale de santé, ndlr) ! Mais nous avons le soutien de la direction de notre GHT (Groupement hospitalier de territoire, ndlr).

WUD. N’est-ce pas encore plus difficile émotionnellement que la psychiatrie « classique » ?

ELB. Plus, je ne sais pas… Mais les migrants, par exemple, ont des histoires de vie et de guerre auxquelles nous ne sommes ni préparés ni formés. Cela rend très humble : ils ont des capacités de résilience incroyables.

Source: 

Adrien Renaud

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