Pr Philippe Froguel : "La gestion de cette crise est un foutoir"

Très sceptique sur la mise en place dès la semaine prochaine de 700 000 tests par semaine, le professeur au CHU de Lille Philippe Froguel, endocrinologue et généticien, porte un regard très critique sur la gestion de la crise épidémique par la France. Pour autant, il pense que l'épidémie arrive à sa fin et que malgré l'incurie française, le déconfinement pourrait se dérouler sans encombre...

What's up Doc. Pensez-vous toujours que la cadence des 700 000 tests par semaine est impossible pour la France ? 

Professeur Philippe Frogel. Je ne suis pas le seul à le dire, le monde de la biologie pense que c’est impossible en l’état actuel des choses et le gouvernement lui-même a nommé un monsieur test (Nicolas Castoldi, NDLR), en lui spécifiant dans sa lettre de mission qu’il devait passer de 140 000 tests à 700 000 donc ça parait en effet très difficile car cette lettre de mission lui a été remis il y a trois jours (le 21 avril, NDLR). Donc le gouvernement le sait parfaitement. 

WUD. Pourquoi s’être assigné un pareil objectif s’il est irréalisable ? 

Pr P. F. Dans cette affaire, tout le monde exagère les résultats pour faire plaisir à son supérieur. Nous sommes un peu dans la situation de Leonid Brejnev dans les années 80 qui annonçait que la production de blé n’arrêtait pas d’augmenter, alors qu’il n’y avait pas de pain dans les boulangeries ! Nous sommes dans cette situation, où l’État est semble-t-il totalement impuissant. Je ne suis pas sûr que M. Véran connaisse les chiffres que son ministère a, sur la réalité du nombre de tests effectués, et du nombre de masques… 

Nous sommes un peu dans la situation de Leonid Brejnev dans les années 80

 

WUD. Si l’une des conditions d’un bon confinement est la mise en place d’une bonne stratégie de tests, pensez-vous que la France va réussir son déconfinement ? 

Pr P. F. Pour moi, un confinement réussi, c’est d’abord des masques pour tout le monde ! Si 90% des gens portent des masques, alors nous avons une efficacité à peu près équivalente à celle du confinement. Deuxième condition : identifier toutes les personnes qui pourraient porter un virus : prise de températures, interrogatoires… Je pense en effet qu’il y a moins d’asymptomatiques qu’on le dit. Et puis il faut faire des tests PCR mais aussi sérologiques. Si l’on combine toutes ces mesures de manière intelligente, en identifiant notamment les cas contacts, alors nous réusssirons à identifier les gens infectés, pour ensuite les isoler. Mais ça, c’est encore un autre problème. 
 

WUD. Vous avez aussi déclaré que l’évolution épidémiologique présentée par Santé publique France ne prenait pas en compte la totalité des données à notre disposition ? 

Pr P. F. En effet, nous n’utilisons pas vraiment toutes les données qui sont en notre possession. D’autre part comme partout on sous-estime le nombre de morts, et nous ne le saurons que lorsque l’on connaitra la mortalité globale. Il est fort probable que la mortalité globale sera plus importante que ce que l’on nous annonce. Je ne crois pas au complotisme, je pense que c’est le foutoir. 

Je ne crois pas au complotisme, je pense que c’est le foutoir

WUD. Que pensez-vous de la gestion comparée de l’épidémie en France Versus Asie du sud-est (Singapour, Taiwan, Corée du sud…) ? 

Pr P. F. Dès la fin du mois de février, ou début du mois de mars, j’ai fait partie de ceux qui ont alerté en avertissant qu’il fallait faire comme en Corée ou à Taïwan, et personne ne nous a écoutés. Mais ce qui se passe en Autriche, en république tchèque, au Danemark et même aussi en Allemagne et au Royaume-Uni, est autrement plus humiliant pour nous. Car les réactions dans ces pays là ont été mieux organisés qu'en France.

WUD. C’est-à-dire ? 

Pr P. F. En Angleterre, il y a beaucoup de morts, beaucoup plus qu’en France puisque le Premier ministre Boris Johnson a nié le problème, jusqu’à ce qu’il soit malade…  Et bien ils ont mis en place depuis une politique de tests, qui semble fonctionner… En Allemagne, l’épidémie à beaucoup baissé et le déconfinement a l’air de marcher, au Danemark, ça marche, en Autriche, ça marche et ils ont beaucoup plus de tests qu’en France, et ils sont bien organisés, contrairement à la France. 

WUD. La grande différence entre les pays que vous venez de citer et la France, c’est la politique de tests ? 

Pr P. F. Il y a aussi les masques ! Il suffit d’alllumer la télévision pour constater que tout le monde porte un masque en Italie maintenant, ou en Espagne. Mais promenez-vous dans les rues de Paris ou à Lille, où je suis, il y a 10% ou 20% de la population qui porte des masques !  Seulement !

WUD. Faudrait-il une obligation de porter un masque en France ? 

Pr P. F. Je n’aime pas trop les obligations car elles entrainent des comportements inciviques. Il faut en revanche expliquer à la population l’inverse de ce que l’on a dit pendant un mois : si tout le monde porte un masque, c’est efficace ! 
 

WUD. Américains et Italiens ont salué le doublement de lits de réanimation en France, le transport de malades covid oxygénés d’un service de réanimation à l’autre… Que pensez-vous de l’organisation hospitalière mise en place à l’occasion de l’épidémie de Covid19 ?

Pr P. F. Cet aspect là est positif et personne ne peut le contester. En revanche, revers de la médaille : tout le reste des services hospitaliers,  hors covid, a été subordonné à la résolution de l’épidémie. Le système de santé a été entièrement transformé pour avoir des lits Covid. Nous avons vidé des services de spécialité, comme le mien qui est un service de diabétologie, on a vidé toutes les cliniques privées en les prévenant qu’on allait leur envoyer des patients Covid ce qui n’a jamais eu lieu… Résultat, aujourd’hui plus personne n’est soigné et il y a des pertes de chances de nombreuses personnes pour des cancers, des diabètes, différents types de pathologie… Ce qui a été fait a été efficace pour éviter des surcharges en services de réanimation, sauf à Mulhouse mais aussi en Seine-saint-denis,  et aussi faire en sorte que les urgence tiennent et ça a tenu… Mais les autres services ont été laissés à l’abandon et l’on a oublié totalement la ville et les Ehpad… Cela a donné des milliers de morts… 

Aujourd’hui plus personne n’est soigné

WUD. Actuellement les hôpitaux se réorganisent-ils aussi vite qu’ils ont été aménagés Covid, pour reprogrammer les opérations qui ont été déprogrammées ? 

Pr P. F. À ma connaissance non, car la grande inquiétude reste la deuxième vague. Je ne pense pas que l’organisation temporaire Covid reste en place tel que nous l’avons connu, mais nous ne retournons pas encore à la situation antérieure. 

WUD. Vous aviez aussi l’air sceptique sur l’arrivée d’une deuxième vague. Qu’en pensez-vous ? 

Pr P. F. Je suis quelqu’un d’optimiste et je suis d’autant plus optimiste quand je constate comment le déconfinement se déroule en Autriche, en Allemagne et même en Suède, qui n’a pas mis en place de déconfinement. Nous nous apercevons que dans ces pays, il y a une décroissance du nombre de nouveaux cas. Donc il est possible que l’épidémie soit en train de s’éteindre progressivement. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas encore de morts, mais que, malgré notre impréparation, cela pourrait ne pas se passer trop mal la semaine prochaine. L’épidémie est beaucoup moins virulente. 
 

Portrait de Jean-Bernard Gervais

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