Pouvoir politique des médecins : influence réelle ou tour de passe-passe ?

Un mythe à la peau dure

Les médecins ont-ils une vraie influence en politique ? « Il est difficile de faire voter une loi contre 70 000 médecins qui voient 30 patients par jour », disait le chancelier allemand Konrad Adenauer, dans les années 60. Aujourd’hui encore, les politiques y regardent à deux fois avant de fâcher les toubibs. Pour Frédéric Pierru, sociologue spécialiste des professions de santé, il ne s’agit là que d’un mythe…  fécond. Entretien.


What’s up Doc. D’où vient l’idée que les médecins ont beaucoup d'influence politique ?

Frédéric Pierru. Elle remonte à la IIIe République (qui débute en 1870, ndlr), voire au début de la IVe République. On était alors dans des régimes parlementaires, dominés par un Parlement où les médecins étaient surreprésentés. À cette époque, on a crédité les médecins du pouvoir politique de faire et de défaire des coalitions en fonction des intérêts de leur profession. À mon avis cela ne tient plus la route aujourd’hui.

WUD. Pour quelles raisons ?

FP. La capacité d’influence du médecin sur ses patients était plus crédible du temps où le médecin était un notable, comme l’instituteur et le curé. Mais il n’est plus ce « hussard blanc de la République ». Le prestige de la profession a beaucoup décliné quand la médecine est entrée dans l’ère de la production et de la consommation de masse, ainsi qu’avec l’instauration de la sécurité sociale (dans l’après-guerre, ndlr). Aujourd’hui, l’idée qu’un patient va voter à droite ou sanctionner un gouvernement sur les conseils de son médecin est devenue moins crédible.

WUD. Vous réfutez aussi l’idée de « lobby parlementaire » des médecins.

FP. Sous la IIIe République, les médecins qui s’engageaient en politique restaient médecins. Sous la Ve République, les médecins parlementaires n’exercent que très peu, ou plus du tout, la médecine. C’est la professionnalisation politique : ils vivent de plus en plus de et pour la politique, c’est un voyage sans retour. Les médecins élus portent d’abord les logiques de leurs groupes et partis politiques, et sont de moins en moins les porte-paroles de la profession.

WUD. Et pourtant, le « mythe » de l’influence des médecins continue à faire florès.

FP. Les porte-paroles de la profession médicale aiment beaucoup rappeler aux hommes politiques ce qu’il en a coûté à leurs formations, en terme électoral, quand ils ont osé aller à l’encontre des intérêts supposés du corps médical. Avec des arguments vraisemblables, mais faux. Par exemple, le plan Juppé de 95 sur les retraites et la sécurité sociale a débouché, deux ans plus tard, sur l’arrivée de la gauche au pouvoir. Mais il n’y a aucune preuve objective que ce soit dû à l’influence des médecins, et la bascule est plutôt à chercher dans l’immense mouvement social de l’hiver 95.

WUD.  À votre avis, ce mythe persiste-t-il chez les politiques ?

FP. Totalement ! Les décideurs politiques vivent sur des idées en forme de sagesse pratique. C’est un lieu commun chez tous ceux que j’ai interrogés : il vaut mieux ne pas mécontenter les médecins au regard de leur pouvoir de nuisance électoral. C’est d’autant plus vrai à droite. De nos jours, les médecins sont à la droite ce que les instituteurs sont à la gauche : par prudence, on préfère donc les ménager.

WUD. Et puisque les politiques le croient, l’influence des médecins finit par se matérialiser…

FP. C’est le principe des prophéties autoréalisatrices. Peu importe que la proposition soit vraie ou fausse, du moment que tout le monde le croit… Mais pour que le mythe ait la vie dure, il faut qu’il y ait des gens pour l’entretenir, sciemment ou non. Il y a une forme de mise en scène par les syndicats de médecins et la presse médicale, qui consiste à rappeler – au prix de raccourcis historiques – ce qu’il en a coûté aux hommes politiques qui sont allés à l’encontre des intérêts de la profession. C’est ainsi que le mythe perdure.

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Pour aller plus loin

Pour creuser un peu ce sujet fascinant de l'influence politique des médecins, on pourra se référer à deux articles écrits par Frédéric Pierru :

- Un mythe bien fondé : le lobby des professions de santé à l’Assemblée nationale, Les Tribunes de la santé, 2007. 

- Les conséquences électorales des conflits de la santé : mythe ou réalité ?, Les Tribunes de la santé, 2015.

Source: 

Propos recueillis par Yvan Pandelé

Portrait de La rédaction

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