Pour les paramed', la gestion du covid est la crise de trop

Manque de personnel, heures qui s’enchaînent, mauvais gestion interne… Les soignants des hôpitaux publics décrivent la façon dont l’hôpital public gère les malades du covid-19.

"On n’a pas l’impression d’être en France quand on voit l'impréparation et la gestion de la crise sanitaire actuelle", lâche Corinne aide-soignante dans un service d’urgences de l’AP-HP. Entre deux bouffées de cigarette, elle raconte son quotidien. Le manque de matériel, de personnel, l’angoisse de venir travailler et cette sensation de ne pas être entendue par la direction. Yuva*, aide-soignant en oncologie à l’AP-HM décrit les mêmes inquiétudes. “Avec le covid, on est encore plus en sous-effectif que d’habitude. Nos services sont toujours en tension, mais là, avec toutes les réquisitions, c’est encore plus compliqué”.
À cela s’ajoute l’angoisse des patients qui débarquent aux urgences avec leurs craintes et leurs questionnements. “On a beaucoup de difficulté à les rassurer et à leur expliquer que nous ne sommes pas un centre de dépistage”, souligne Amanda*, infirmière dans une autre service d’urgence à l’AP-HP. “Jusqu’à fin février, on nous disait aussi de ne pas porter de masques pour ne pas effrayer les patients”. Depuis, les consignes ont changé.
 
Infirmières comme aides-soignantes, décrivent toutes “la crise de trop”, celle qu’elles ne laisseront pas passer. “Après les attentats, on pensait que notre souffrance allait être prise en compte, continue Amanda. Mais non.” Elle décrit des initiatives de médecins et de services de psychiatrie qui se mettent à disposition du personnel hospitalier pour gérer le traumatisme des soignants. “Mais là encore, ils ont dû se battre avec l’AP-HP pour que ça soit accepté”. 
Avant cette crise sanitaire, 97 % des établissements publics de santé avaient des difficultés à recruter au sein des professions paramédicales, rappelle la FHF. À Paris, l’AP-HP recensait 400 postes d’infirmiers vacants à l’hiver dernier. “Nous avions anticipé que le manque de personnel allait poser de plus en plus de problèmes", rappelle Sophie Crozier, médecin à la Pitié-Salpêtrière et membre du Collectif Inter-Hôpitaux. Elle évoque des infirmières qui s’effondrent parce qu'elles n’arrivent pas à poser leur congé maternité faute de personnel pour les remplacer. Celles qui habitent à plusieurs heures de transports de l'hôpital public et celles qui, épuisées, abandonnent l’hôpital public. “Après cette crise, beaucoup vont être abimées, parce que là on compte les morts. Donc si rien n’est fait, on va avoir des dizaines de défections”.
 

Enquête du collectif Inter-Urgences

Pour essayer de quantifier cette souffrance, le collectif Inter-Urgences a lancé une enquête sur les conditions de travail et la gestion du covid-19 au sein des établissements hospitaliers. Les premiers témoignages recueillis laissent entrevoir l’angoisse d’un personnel à bout de souffle qui vit dans la crainte de contaminer ses proches et de mal prendre en charge des patients. Une infirmière affirme avoir été contrainte de travailler alors qu’elle était enceinte. “J’ai fini par être arrêtée par mon généraliste, et non par l'hôpital. Et là je dois expliquer à ma famille qu’il faut rester loin de moi alors que je suis enceinte”. Une autre revient sur cette violence de ne pas pouvoir embrasser ses enfants et son mari depuis le début de la crise. “J’ai peur pour moi et ma famille, je vais travailler la boule au ventre”. “Humainement c’est horrible ce qu’il se passe ici. On ferme des housses mortuaires, on est les derniers à accompagner les malades”, ajoute une troisième infirmière. Cette épidémie laissera des traces psychologiques profondes”. 
Toutes décrivent aussi l’entraide au sein des services, la solidarité forte qui naît de cette crise. “Sans ça, on ne pourrait pas tenir face aux efforts physiques et psychologiques que l’on nous demande en ce moment”, rapporte Christine*, infirmière à l’AP-HP. Quant à l’après, Amanda et Corinne, ont déjà pris leur décision. Christine, elle, dit y réfléchir. L’après covid se fera probablement sans elles. Dans la rue à l’automne prochain pour défendre les collègues qui restent, mais plus employées de l’AP-HP. “Ce métier, je l’aime et je lui ai donné toute ma vie, explique Amanda. Mais là, c’est hyper-traumatisant ce que l’on a vécu ces dernières semaines. Et pour moi, cette fois-ci, c’est trop. Je raccroche. ”
 

L’après covid se fera probablement sans elles

À ce jour, plus de 3800 professionnels de l’AP-HP ont contracté le covid-19, selon le dernier communique de l’AP-HP. Soit 4% des effectifs du groupe. L’Ordre national des infirmiers demande maintenant un “recensement précis” des infirmiers malades, hospitalisés ou morts. Contactée, l’AP-HP n’était pas joignable pour répondre à nos questions.

 
 

Portrait de Elodie HERVE

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