Polémique sur la création d’un annuaire de professionnels de santé musulmans

L’Organisation musulmane des acteurs de santé (OMAS) a créé un annuaire de professionnels de santé qui sont membres de l’association. Une initiative qui a fait réagir, soulevant de craintes d’une médecine communautaire et des questions légales.

« Le médecin doit respecter le droit que possède toute personne de choisir librement son médecin. Il doit lui faciliter l’exercice de ce droit » (1). Jusqu’où cette liberté peut-elle s’étendre, notamment en présence d’une troisième partie ? La création d’un annuaire de professionnels de santé au sein de l’Organisation musulmane des acteurs en santé (OMAS) a soulevé quelques vives réactions, mettant en avant le risque de l’installation de soins communautaires.
 
La polémique est partie du signalement de @L_M_Vin sur Twitter, qui accuse l’OMAS d’avoir créé un outil favorisant « le communautarisme religieux dans le secteur de la santé ». S’en est suivie une discussion mélangeant interrogations, accusations légales, défense de la laïcité et des réponses franchement racistes et islamophobes. Une question se pose : quelle est la place de ce genre d’annuaire dans le paysage sanitaire français ?

À l’origine de ce tweet se trouve Vincent Lautard, un infirmier formé aux questions juridiques dans le domaine de la santé, qui est également membre du Printemps républicain (voir encadré). Dans cette perspective, il entend lutter contre tout extrémisme religieux et politique. « Dans la santé, les problématiques concernent souvent des dérives islamistes et catholiques intégristes », explique-t-il à What’s up Doc, précisant qu’il combat aussi régulièrement les dérives religieuses de l’association anti-IVG Choisir la vie. Et, pour lui, l’annuaire proposé par l’OMAS pose problème.

Le Printemps Républicain en bref :
Le Printemps républicain est une association « de citoyens libres et indépendants, déterminés à défendre et promouvoir, dans le débat public, la République et ses principes : l’égalité, la laïcité, la fraternité, la solidarité et la souveraineté », comme elle se définit elle-même. Créée au sein de la « galaxie » PS, elle s’affaire notamment à dénoncer les ruptures de laïcité dans la société, dans un esprit d’insécurité culturelle. Sans pour être qualifiable d’islamophobe (le Printemps républicain s’attaque aussi notamment aux extrémistes catholiques), il a parfois été reproché à l’association d’adopter une action orientée vers des problèmes de laïcité liés à l’Islam, et d’adopter des postures radicales qui font polémique.

Un problème de discrimination

Vincent Lautard exprime deux craintes. D’une part, il estime que l’OMAS est une organisation proche des Frères musulmans, et qui soutiendrait des éléments de pratique d’une prise en charge « selon les règles du Coran ». Il craint l’installation d’un obscurantisme médical, lorsque les textes religieux vont à l’encontre de la science. On est proche du prosélytisme religieux, estime-t-il.
 
Mais le fond du sujet n’est pas uniquement là. Le problème, pour l’infirmier, est aussi la création d’un annuaire mécaniquement composé de professionnels de santé musulmans, uniquement. « Je ne dis pas que l’OMAS est intégriste, en tout cas elle ne s’affiche pas comme telle », souligne-t-il. Ce qui l’inquiète, c’est la création d’une médecine communautaire. « On va aller voir un médecin qui partage nos croyances. Le mélange de deux pratiques – religieuse et médicale – pose à mon avis un problème ».
 
Enfin, il s’interroge sur la légalité d’un tel annuaire. Sa consultation est conditionnée à l’adhésion à l’OMAS. Ce qui pose question à la fois pour les médecins (et les autres professionnels) qui acceptent d’y figurer, comme pour ceux qui doivent payer pour le consulter. « À mon avis, ce côté discriminant est légalement discutable », estime Vincent Lautard.

Un annuaire qui répond à une demande

Contactée par WUD, l’OMAS se défend. Dans une réponse qu’elle nous a adressée par mail, elle se justifie en rappelant que parmi ses missions figure la mise en réseau de ses adhérents. « Nous sommes souvent sollicités par nos adhérents afin de les mettre en contact avec des étudiants ou professionnels du réseau OMAS. Nous avons donc pensé à mettre en place un « annuaire » pour fluidifier la gestion de ces demandes », explique-t-elle. L’organisation est en effet impliquée fortement auprès des étudiants, et propose par exemple un tutorat pour la Paces ou une aide à la préparation des ECN pour ses adhérents.
 
« Ce n’est en aucun cas un annuaire regroupant des professionnels du milieu médical mais un annuaire qui regroupe de façon professionnelle et organisée nos adhérents afin que ces derniers puissent communiquer plus facilement entre eux et échanger sur leurs expériences », ajoute l’OMAS.
 
Sur le plan médical, elle affirme également prôner une « médecine conventionnelle et scientifique ». « Nous n’avons aucune formation aux différentes médecines alternatives comme la médecine dite « prophétique » ». Enfin, concernant les accusations de proximité avec les Frères musulmans, l’OMAS se contente de répondre qu’elle est « une association apolitique, non prosélyte qui prône des valeurs républicaines et humaines ».

L’Ordre jettera un œil

Il n’en reste pas moins vrai que, même si les intentions se vérifient, l’annuaire peut poser un problème légal. Alerté par Vincent Lautard sur Twitter, le président de l’UFML-S, Jérôme Marty, annonce qu’il émettra un signalement auprès de l’Ordre des médecins. Ce dernier, contacté par WUD, répond que « la constitution d’un annuaire n’est pas a priori répréhensible au regard de la déontologie médicale, si toutefois les médecins qui y sont recensés ont exprimé leur accord pour ce faire ».
 
L’Ordre annonce également qu’il « vérifiera la conformité de cet annuaire avec les obligations déontologiques qui incombent à tout médecin une fois qu’il aura obtenu toutes les informations nécessaires ».
 
(1) Article 6 du Code de déontologie du médecin : « Libre choix »
 

Portrait de Jonathan Herchkovitch

Vous aimerez aussi

Le gros dossier

 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.