Plan d'urgence : le collectif Inter-Hôpitaux est "outré" et "sidéré"

Le collectif Inter-Hôpitaux (CIH) a réagi hier soir aux annonces du plan d'urgence pour l'hôpital présenté ce 20 novembre par Édouard Philippe et Agnès Buzyn, lors d’une conférence de presse à Paris. La déception est cruelle, les réactions sévères.
 

« On nous lance une petite bouée de sauvetage mais nous sommes au milieu de l’océan. Nous n’allons pas couler car nous nageons fort. Mais maintenant, on attend vraiment les secours tout de suite. De vrais efforts doivent être faits car le compte n’y est pas », a déclaré le Dr Anne Gervais, membre du collectif Inter-Hôpitaux (CIH), qui a organisé hier soir une conférence de presse à Paris pour réagir aux annonces du plan d'urgence pour l'hôpital présenté ce 20 novembre par Édouard Philippe et Agnès Buzyn. Un plan qui est loin d’avoir fait l’unanimité.
 
Le collectif nourrissait pourtant « beaucoup d’espoir » car le gouvernement avait évoqué « des mesures fortes, un investissement massif », a rappelé Anne Gervais. Mais on est un petit peu sidérés de voir le décalage qu’il y a entre ces annonces et les actes qui en découlent. »
 
Certes, le médecin considère que l’on « un petit peu avancé, car il y a 500 millions en plus par an. Il y a aussi des primes : 66 euros par mois (800 euros net par an pour les infirmiers et aides-soignants franciliens, NDLR) au lieu de 300 euros de revalorisation salariale ». Mais cette prime concerne seulement « 44 000 agents sur 1 millions de personnel ». Donc, les avancées sont « microscopiques ».

Changement de logique dans le financement de l’hôpital

Les membres du CIH ne sont donc pas « pas satisfaits ». Ils estiment « qu’aucune de nos demandes n’ont réellement été entendues », selon Anne Gervais qui en a profité pour dire que son collectif « souhaite toujours un changement de logique dans le financement de l’hôpital, avec notamment l’abandon de la tarification à l’activité ». Mais ce n’est pas parce que l’on changera de mode de financement que cela suffira, car « si on n’a pas les moyens de répondre aux besoins, quels que soient le mode de financement, on va vers la catastrophe », a martelé Anne Gervais.
 
Ce n’est en effet pas le rehaussement de l’Ondam (Objectif national des dépenses d'assurance maladie) de 2,1% à 2,45% qui va résoudre la crise de l’hôpital public, selon Anne Gervais. « Il faut changer de logique. L’Ondam doit correspondre aux besoins, pour que l’on n’ait pas simplement un besoin qui soit prévu en fonction de l’Ondam. Ce changement de logique, on ne le retrouve pas dans les annonces. »
 
Pour changer de paradigme, il faudrait selon le médecin que l’Ondam « permettre l’an prochain d’éviter de faire des économies pour la disxième année. En dix ans, on a fait 8 milliards d’économie, essentiellement au dépens de la masse salariale d’humains qui traitent d’autres humains dans nos hôpitaux, ce qui a provoqué la détresse actuelle… Pour réussir à ne pas faire d’économies l’année prochaine, il faudrait avoir un Ondam aux alentours de 4 %. »

Primes insuffisantes

C’est ensuite Tiphaine, une infirmière à l’APH-HP membre du CIH qui a pris la parole : « Nous sommes outrés par les annonces de ce matin. On a du mal à voir les évolutions positives qu’il va y avoir pour les prochaines années. On donne aux uns et pas forcément aux autres. »
 
En effet, la prime de 800 euros net pour les infirmiers et aides-soignants concerne uniquement les personnels travaillant sur l’Île-de-France.« Or, mes collègues de province sont aussi en grande difficulté, donc on les oublie ». Et de relativiser le montant de la prime : « 800 euros, c’est 66 euros par mois, donc cela ne couvre même pas le titre le transport mensuel. Comment voulez-vous joindre les deux bouts ? ».

Prime à la tête du client 

Concernant la prime annuelle de 300 euros qui permettra aux hôpitaux de valoriser l’engagement des personnels. Tiphaine considère que c’est « une prime à la tête du client. L’hôpital, le service rapportent un peu d’argent, le personnel a bien travaillé, on leur donnera une prime de 300 euros. Alors que d’autres n’auront pas forcément ces primes, voir les verront diminuer. »
 
L’infirmière a également évoqué un rapport récent de l’OCDE qui compare les salaires des infirmiers des différents pays de l’organisation. Un rapport qui « a montré que l’on était l’un des pires élèves en termes de salaires. On arrive à la 28e place sur 32 pays. »

Autre désillusion pour l’infirmière, l’absence de mesures sur la question des effectifs. « Or, on a besoin de moyens humains, de bras car on se retrouve en manque de personnel pour prendre en charge nos patients », ce qui est à l’origine d’une dégradation des conditions de travail et met en péril « la sécurité de nos patients ».

Médecine à deux vitesses

Enfin, un usager, Marie Citrini, qui est à la fois membre du CIH, membre du conseil de surveillance de l’AP-HP et vice-présidente de l’association Respire à cœur (1), a considéré, au nom des usagers, que « les annonces ne font pas l’affaire ». Non seulement sur le plan économique, mais aussi sur l’avenir sombre qui semble se dessiner : 
 
« Est-ce que l’hôpital public n’est pas en train de devenir, dans un futur qui n’est peut-être pas si loin que cela, l’hôpital des grands pauvres et, de l’autre côté, l’hôpital de l’excellence ? Et entre les deux, pour une population lambda, il ne resterait plus que la clinique privée, car le public ne serait plus en capacité de prendre en charge ces patients-là. »

Reprise de dette inefficace ? 

Et de poser un regard sévère sur une mesure financière d’ampleur annoncée par le gouvernement : à partir de 2020, 10 milliards d’euros de dettes seront repris aux hôpitaux en trois ans, afin d’alléger les charges des établissements : « J’accompagne parfois des familles en surendettement. Le surendettement, c’est une reprise de dette, donc à l’instant T, l’État dit « t’es un surendetté, je reprends ta dette ». Et à l’instant T +1, à partir du moment où vous n’avez pas été augmentés et que vous n’avez pas un budget en conséquence, votre dette recommence…». La Grèce l’a appris à ses dépens…
 
Conclusion de Marie Citrini : « Cette reprise de dette, ce n’est pas de l’argent injecté en tant que tel pour améliorer ou donner des moyens à l’hôpital. On continuera donc à nouveau creuser la dette… »
 
Et Anne Gervais de compléter les propos de sa collègue du CIH. Cette reprise de dette, « c’est 283 millions d’argent dans le budget de l’hôpital, mais je rappelle juste que le budget des hôpitaux, c’est 85 milliards… Donc est très loin du compte ». D’autant plus que « cela ne permet que de faire de l’investissement. C’est bien d’avoir de l’investissement, mais si on a des blocs flambants neufs sans infirmiers à l’intérieur, cela ne va pas nous servir… »
 

Portrait de Julien Moschetti

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