"Nous irons au bout des démissions car la ministre ne prend pas la mesure de l’état urgence"

Chef de service de chirurgie infantile et chef de pôle pédiatrie au CHU Marseille, le Pr Jean-Luc Jouve fait partie des plus de 1 100 médecins démissionnaires du collectif Inter-Hôpitaux (CIH). C’est aussi l’un des six représentants du collectif qui ont rencontré le 17 janvier dernier Agnès Buzyn. Contacté par WUD, il revient sur cette réunion décevante et la menace de démissionner des 1 100 médecins.

What’s up Doc. Selon Agnès Buzyn, que vous avez rencontrée la semaine dernière, « la question des effectifs n’est pas liée à une revalorisation des salaires », car une meilleure organisation des services permettrait « d’éviter l’absentéisme et la fuite vers le libéral », rapporte le communiqué du CIH.

Jean-Luc Jouve : L’analyse de la ministre est fausse. Les infirmiers sont tellement à flux tendu que cela déclenche l’absentéisme. Il faut bien comprendre que l’absentéisme est lié au manque d’infirmiers, et que le manque d’infirmiers est lui-même lié aux conditions de rémunération. Or, la qualité des conditions de travail, c’est avant toute chose des effectifs en nombre suffisant pour que le personnel puisse travailler normalement. Si les paramédicaux avaient une rémunération correcte, si on avait un pool d’infirmiers pour remplacer les absents comme cela se fait dans le privé, on n’aurait aucun problème pour recruter des infirmiers.

WUD. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’Agnès Buzyn n’intègre pas l’absentéisme ou les problèmes d’effectifs dans les conditions de travail alors que tout est pourtant intimement lié…

J-L. J. : On a remis trois fois le sujet sur la table durant la rencontre. Mais, ça, elle ne l’intègre pas, car ce sont des sommes considérables qu’il faudrait débloquer. Or, il n’est plus possible qu’on nous réponde : « Certes, il y a trois femmes qui sont en congés maternité pour le moment dans votre service, mais pour nous elles figurent toujours dans nos effectifs, donc pour nous, vos effectifs sont corrects ». Mais c’est ce qu’il se passe actuellement à l’AP-HM. On est victimes de la double peine. Quand il y a une grossesse, l’AP-HM continue à payer l’agent qui est en congés maternité, mais cet agent n’est pas là. Et, s’il faut le remplacer, il faut payer le remplaçant. Ce n’est pas comme ça dans le privé, la structure est libérée du salaire de la personne qui tombe enceinte et il n’y a qu’à mettre en œuvre son remplacement. Donc, quand Agnès Buzyn dit que ce n’est pas un problème financier, c’est complètement faux.

WUD. Surtout que le problème financier, on pourrait par exemple le débloquer en rehaussant l’Ondam ou en trouvant d’autres solutions pour épancher la dette de l’hôpital ?

J-L. J. : Oui, on a bien rappelé à la ministre que, même si elle avait augmenté l’Ondam de 0,2% pour passer à 2,3% ou 2,4%, on était toujours très loin des 4 % recommandés par la Cour des comptes. Ce ne sont pas nos chiffres mais ceux de la Cour des comptes. Pareil pour les chiffres sur les salaires des infirmiers qui sont au 28e rang sur 32 pays de l’OCDE, ce ne sont pas nos chiffres. Sur ce point-là, la ministre nous a répondu qu’elle avait fait faire une enquête en Espagne, et que les infirmiers travaillaient là-bas 40 heures par semaine. Et que c'était donc normal qu’ils soient payés plus que les infirmiers français. Mais ce n’est pas une réponse que l’on peut entendre car chaque pays a sa manière de fonctionner, et les infirmiers français sont très mal payés par rapport aux autres pays.

Bercy ne veut pas que l’argent soit libéré

WUD. Donc il s’agit d’un déni de réalité de la part de la ministre ?

J-L. J. : Je ne pense pas que cela soit un déni de réalité. Mme la ministre connait très bien les problématiques et les dossiers mais le problème est le suivant : Bercy ne veut pas que l’argent soit libéré. Donc c’est là-dessus qu’il ne faut pas la lâcher. Et d’ailleurs, on a bien précisé à plusieurs reprises à la ministre que les médecins qui avaient participé à la rencontre ne demandaient rien à titre personnel. On se mobilise essentiellement pour les paramédicaux et les médecins en début de carrière, pour rendre les carrières plus attractives pour les jeunes médecins et éviter leur fuite en dehors de l’hôpital.

WUD. Justement, la ministre a-t-elle dit un mot sur les jeunes médecins lors de cette rencontre ?

J-L. J. : Oui, la ministre a entériné le fait que les médecins en fin d’études pourront directement prétendre à un statut de PH échelon 4 et seront titularisés immédiatement. C’est une avancée, mais il n’en reste pas moins qu’il y a un véritable sujet sur le différentiel de salaire entre le public et le privé. Car, dans certaines spécialités, ce différentiel est carrément grotesque. Si vous prenez la chirurgie de la main, l’ophtalmologie ou l’imagerie, il y a des ratios qui vont de 1 pour 10 au moment de l’installation. D’autres spécialités sont réputées peu lucratives, comme par exemple l’orthopédie pédiatrique. J’ai une PH contractuelle qui gagne 2700 euros par mois, garde comprise. Globalement, si elle était dans une structure libérale, elle serait très facilement à 20 000 euros...

Je pense également au cas du Pr Régis Lègre, chef de service chirurgie de la main du CHU Timone (Marseille). C’est une personnalité, qui, à 67 ans, va bientôt prendre sa retraite. Sauf que les jeunes viennent de toute la France dans son service, mais il n’a trouvé aucun d’entre eux pour prendre sa succession. Pourquoi ? Parce que la chirurgie de la main est une chirurgie qui est plus lucrative en libéral et qu’actuellement une carrière hospitalière, même universitaire, ne fait plus rêver.

Beaucoup de directeurs d’hôpital ont emprunté à des taux d’intérêt très élevés

WUD. Concernant la reprise de la dette des hôpitaux, Agnès Buzyn a indiqué que « la reprise de la totalité de la dette n’était pas envisageable ni souhaitable »

J-L. J. : La reprise de la dette est un élément très important, car, par incompétence, au cours des 20 dernières années, beaucoup de directeurs d’hôpital ont emprunté à des taux d’intérêt très élevés, si bien qu’il faut aujourd’hui payer des taux d’intérêt majeurs, ce qui plombe les hôpitaux. La reprise du tiers de la dette sur trois ans, comme s’est engagé la ministre ; c’est insuffisant. Il faudra aussi voir comment cette reprise de la dette sera répartie au sein des hôpitaux, car certains ne sont pas endettés tandis que d’autres le sont beaucoup. L’un des rares points positifs de cette entrevue, c’est que l’on a désormais un calendrier de reprise de la dette. Cela va passer par l’intermédiaire d’une loi qui entrera en action avant la fin de l’année. Pour autant, ce n’est pas de l’argent que nous donne la ministre. Cette reprise d’un tiers de la dette, cela sera uniquement les intérêts que l’hôpital paye tous les ans et qu’il n’aura donc plus à payer. Donc, on se rapproche d’un retour à l’équilibre, mais c’est encore insuffisant.

WUD. Est-ce que cette reprise de la dette suffira uniquement à combler le déficit de l’hôpital ?

J-L. J. : Non, la ministre nous a assuré que les hôpitaux auraient l’obligation de réinjecter l’argent ainsi libéré dans les soins quotidiens : engager du personnel, augmenter les primes et les salaires… Mais c’est un texte de loi qui n’est pas écrit, il est en train de s’écrire et sera bouclé en fin d’année, la ministre s’y est engagée.

Les démissions seront effectives dès lundi prochain

WUD. Vous faites partie des 1 100 médecins qui ont menacé de démissionner. Comment envisagez-vous la suite ?

J-L. J. : Les référents du collectif se réuniront ce dimanche 26 janvier à Paris et nous allons faire une démission de masse. Les démissions seront effectives à partir de lundi prochain, ce qui représente plus de 1 100 médecins démissionnaires. La liste des démissionnaires est d’ailleurs encore ouverte et continue à augmenter. Dimanche prochain, nous allons rédiger un courrier commun qui sera le même pour tous les démissionnaires à l’intérieur de leurs hôpitaux respectifs, afin que la démission soit sur le même mode en tant que possible. Et, surtout, que tous les démissionnaires en fin de mouvement puissent être réintégrés dans leurs places antérieures, sans qu’il y ait de sanctions ni de règlements de compte locaux suite à ces démissions. Nous ferons en sorte que les démissionnaires soient protégés par leurs collègues. Nous irons au bout de ces démissions car la ministre ne prend pas la mesure de l’état urgence dans lequel est l’hôpital public.  
 

Portrait de Julien Moschetti

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