Médecin, diplomate, écrivain… portrait du Dr Jean-Christophe Rufin

Pionnier de l’humanitaire, aventurier, voyageur, écrivain, diplomate… Jean-Christophe Rufin nous recoit À l’Académie francaise et se livre sans concession. Un incroyable parcours !

WUD On aurait tendance à l’oublier, mais vous êtes avant tout médecin ! Pourquoi avoir choisi cette voie ?

JCR En premier lieu, il y avait le modèle de mon grand-père médecin qui m’a élevé. Ensuite, le visage dynamique de la médecine plaisait au jeune homme que j’étais. Barnard [NDLR : Pr Christian Barnard, chirurgien sud-africain (1922- 2001)], réalisait alors la première greffe cardiaque ; après des siècles d’hibernation, la médecine semblait se réveiller et tout avait l’air possible. Une grande aventure riche en innovations et en découvertes commençait.

Mais au fond, j’étais surtout réellement attiré par une discipline profondément humaine.

WUD Quels souvenirs marquants gardez-vous de vos études ?

JCR Les cours du Pr Lapresle ! [NDLR : Pr Jean Lapresle, neurologue (1921-2000)].

C’était en neurologie à la Pitié- Salpêtrière. Un spectacle !

Une heure d’examen clinique en grande pompe. Presque sans imagerie, la sémiologie neuro était riche et complexe. Un jeu intellectuel passionnant.

WUD Vous avez exercé en neurologie une activité clinique pendant plus de 10 ans. Quel souvenir en gardez-vous ?

JCR Au début, l’internat m’excitait terriblement, me stimulait et m’apportait une grande satisfaction intellectuelle. J’aimais vraiment ça.

Puis j’ai eu une période de déception quand je me suis aperçu qu’il n’y aurait pas de débouché universitaire pour moi. Je m’étais surinvesti, mais sans piston, il m’apparaissait que la médecine ne tiendrait pas ses promesses et n’aurait rien de fort à m’offrir. Je n’avais pas d’avenir dans le système.

C’est à ce moment que j’ai commencé à réaliser qu’il y avait ailleurs tant d’autres choses à faire.

Plus tard, je suis revenu à la clinique dans un pavillon de psychiatrie. Je m’y suis beaucoup plu.

En fait, je garde d’excellents souvenirs de mes années de clinique.

WUD Interne, vous étiez attiré par la personnalité charismatique de Bernard Kouchner et vous vous êtes engagé dans l’humanitaire. Était-ce par besoin d’aventure ? Par idéalisme ? Par fuite ?

JCR Pour l’aventure, vraiment pas. Entendre les balles fuser entre mes oreilles n’était pas ce que je recherchais.

Pour l’idéalisme non plus. Même s’il y avait une dimension d’engagement, c’était plus du pragmatisme engagé que du Flower Power.

En fait, je voulais faire de la médecine dans un cadre différent. Un désir d’ouverture à d’autres horizons, vers la géopolitique, la diplomatie internationale…

Et puis sans le savoir je crois aussi que le romancier était déjà là et voulait voir le monde, le photographier. Bref, en être un témoin… J’avais besoin d’observer !

WUD Au retour de vos missions, vous entamez Sciences Po. Vous dites qu’au regard « du travail de forçat » qu’étaient les études de médecine, Sciences Po était « une agréable villégiature où vous butiniez ». C’était donc si facile ?

JCR À l’époque, Sciences Po n’était pas très difficile et certainement beaucoup moins envahissant que la médecine. Surtout, ce n’est pas le même enseignement. En médecine, on nous bourre de connaissances. L’apprentissage est au premier plan mais malheureusement pas toujours la réflexion. À Sciences Po ce qui est valorisé, c’est la faculté de s’organiser pour trouver les connaissances.

En médecine, les connaissances sont dans la tête, à Sciences Po, on vous apprend à aller les chercher.

WUD Qu'est-ce qui vous a poussé à faire ces études ?

JCR La volonté d’apprendre dans des domaines où j’avais de sérieuses lacunes. L’histoire, l’économie, la littérature… Médecine ne m’avait pas laissé le temps d’approfondir ces disciplines. Il me fallait une remise à niveau.

WUD Pas par volonté de faire de la politique ?

JCR Étudier à Sciences Po, c’était une démarche d’ouverture au monde, pas le contraire. Je n’allais pas quitter un carcan pour en trouver un autre.

WUD Vous avez été ambassadeur au Sénégal et en Gambie. Comment avez-vous vécu cet exercice à hautes responsabilités, bien éloigné de celui auquel vous préparait la médecine ?

JCR Je pense que les ambassadeurs n’ont pas vocation à être systématiquement issus des grands corps. Ça permettrait d’éviter une fermentation anaérobie entre énarques. Et, à ce genre de poste, la diversité est essentielle. Les écrivains, les chefs d’entreprise, les médecins comme Éric Chevallier (ambassadeur en Syrie) et moi-même… nous avons tous des choses à apporter à ces fonctions. Je ne me suis donc pas senti illégitime.

WUD En poste, vous entrez en conflit avec le ministère des Affaires étrangères auquel vous reprochez sa soumission au Gouvernement. Vous démissionnez. Était-ce pour préserver votre indépendance ?

JCR On m’avait vendu « le changement », une rupture, et plus de transparence. Mais Nicolas Sarkozy et Claude Guéant ont réactivé tous les réseaux de la Françafrique. Je n’ai cessé de m’y opposer durant mon exercice car il n’était pas question de céder et de servir de caution.

Mais 3 ans à la tête d’une des plus grandes ambassades, ce n’est pas si mal. Je n’ai pas démissionné. J’ai terminé mon mandat et je suis parti en disant ce que je pensais.

WUD Vous dites que vous n’aimiez pas qu’on vous appelle « Excellence ». C’est vrai ?

JCR Je crois qu’il faut différencier la fonction de l’individu. Lors d’une cérémonie, c’est normal d’appeler un ambassadeur « Excellence ». C’est le protocole. Mais m’appeler ainsi quand je mange des haricots sur un coin de table, c’est grotesque !

WUD Vos multiples expériences n’ont cessé d’alimenter vos livres. Votre œuvre est donc le témoignage de votre vie ?

JCR Effectivement, je nourris mes livres avec ma vie. La fiction fixe les cadres du récit et je remplis le reste avec mes souvenirs. Simenon parle d’autobiographie éclatée.

WUD En 2001, vous obtenez le prix Goncourt avec Rouge Brésil. Qu’est-ce que ça a changé ?

JCR Tout à coup, je n’étais plus un passager clandestin de la littérature, mais j’en devenais un acteur reconnu. Le Goncourt, c’est le moment où écrire est devenu mon métier.

Je gagne d’ailleurs mieux ma vie avec mes rêves, en vendant mes romans, que lorsque j’étais ambassadeur ou médecin… Ça fait un peu peur tout de même…

WUD Dans Un léopard sur le garrot, vous affirmez que la médecine est « toute votre vie » et qu’elle ne vous a « jamais quitté ». Être médecin, qu’est-ce que cela vous a finalement apporté ?

JCR J’ai l’habitude de dire que quand j’étais ambassadeur, je faisais de la psychiatrie tous les jours. Plus sérieusement, je crois qu’être médecin, ça change fondamentalement la vision du monde, le prisme à travers lequel on voit les choses et les gens. Le médecin est au service et à l’écoute de la vie, de l’individu et de la personne. Pas à l’écoute d’un système.

WUD N’êtes-vous finalement pas un humaniste plus qu’un soignant ?

JCR Ma passion, c’est d’abord l’homme.

N’oubliez pas que la médecine ce n’est pas seulement la vision moderne que l’on en a : une discipline uniquement thérapeutique et scientifique. C’est avant tout la science du relationnel, du pronostic, de l’accompagnement, de l’écoute…

Il y a dans la médecine une dimension humaine supérieure à un simple acte technique car le cœur de la médecine, c’est l’humain. J’ai reçu des courriers infiniment touchants de gens disant : « J’étais malade et vos livres m’ont aidé. ». Je crois qu’on peut faire du bien aux autres de nombreuses manières.

Et c’est cette approche qui définit le médecin.

WUD Quels sont vos projets futurs ?

JCR Avant tout, l’écriture. Dans un mois je sors un récit plein d’autodérision sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. À la rentrée, un autre qui se passe beaucoup sur le front de Salonique pendant la guerre de 14.

Autrement, ça me plairait de revenir à l’humanitaire, car la clinique et le terrain me manquent. Mais paradoxalement, après avoir dirigé des ONG, c’est plus difficile de redevenir un acteur de terrain. Pour le reste je crois que j’ai acquis une certaine paix, une sérénité. Je ne suis ambitieux de rien. Je suis bien dans ma vie et mon écriture.

 

Curriculum vitae

28 juin 1952 Naissance à Bourges.

1975 à 1985 Interne, CCA puis attaché des hôpitaux de Paris en neurologie.
1980 Diplômé de Sciences Politiques à Paris.

1976 Première mission humanitaire en Érythrée.
1991 à 1993 Vice-président de Médecins Sans Frontières.
1993 à 1994 Membre du cabinet de François Léotard au ministère de la Défense.
1994 à 1996 Administrateur de la Croix-Rouge française.
2002 à 2006 Président d’Action Contre la Faim.
2007 à 2010 Ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie.

Distinctions Principales

2001 Prix Goncourt pour Rouge Brésil.
2008 Entrée à l’Académie française au siège d’Henri Troyat.

L’essentiel de son Œuvre

1986 Le Piège humanitaire. Son premier livre.
2001 Rouge Brésil. Le prix Goncourt.
2008 Un léopard sur le garrot. Notre coup de coeur car il y parle de médecine, et il en parle bien !

Portrait de Romain Jaillant
article du WUD 8

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