Lorraine Fouchet : des romans avec de vrais morceaux de médecin dedans

Rien de plus facile que de trouver un livre de Lorraine Fouchet : des rayons des librairies à ceux des supermarchés, ils sont partout. Autrice revendiquée de littérature populaire, cette ex-médecin cite volontiers les deux personnages qui ont façonné son parcours : son père, le ministre gaulliste Christian Fouchet,
et l’écrivaine Marguerite Duras, dont elle a établi le certificat de décès. Deux figures dont Lorraine Fouchet a su progressivement s’affranchir. La médecine, elle, continue en revanche d’irriguer ses livres. Y comprisle prochain, qui sort au mois de mars chez Héloïse d’Ormesson.

 

What's up Doc. La médecine n’était pas votre vocation à l’origine. Comment êtes-vous tombée dedans ?

Lorraine Fouchet. J’étais fille unique, et quand je rentrais à la maison, il n’y avait pas d’enfant. Ce que je voulais, c’était donc écrire des livres, parce que quand on écrit des livres on n’est jamais tout seul. J’ai dit à mes parents que je voulais être écrivain, et ils m’ont répondu : « Bien sûr, mais fais des études, il faut d’abord avoir un métier ». Je me suis donc inscrite en droit. Je m’imaginais que le droit, c’était des mots, et que j’y trouverais donc mon bonheur. Il se trouve que mon père a fait un infarctus juste un an après mon bac. Alors qu’il était hospitalisé, je l’ai eu au téléphone. Il m’a dit que les médecins allaient le soigner, et que médecin, c’était le plus beau métier du monde. Il est mort le lendemain. Et quelques semaines plus tard, je m’inscrivais en médecine.
 

WUD. Vous n’aviez jamais envisagé une orientation vers ce métier auparavant ?

LF. Non. Je suis absolument nulle en maths. Je me suis d’ailleurs rétamée la première année, ainsi que la première partie de ma seconde première année. Et je commençais à m’inquiéter : cela n’allait pas du tout, car la médecine, c’était ce que je devais faire. J’ai alors compris qu’il fallait vraiment apprendre. J’ai donc appris, appris, appris… Et j’ai fini par réussir.
 

WUD. Tout le monde n’en aurait pas fait autant, même pour la mémoire d’un père. Mais votre père était quelqu’un de particulier…

LF. Pour moi, oui. Entre les filles et leur père, soit on s’engueule, soit on s’adore. Nous on s’adorait. C’était aussi quelqu’un de plus vieux, qui aurait presque eu l’âge d’être mon grand-père, ce qui rendait notre relation spéciale. Mais mon père était également un monsieur connu : aujourd’hui, le nom de Christian Fouchet ne dit peut-être rien au grand public, mais il a été un grand résistant, un grand diplomate et il a été plusieurs fois ministre sous le général de Gaulle. Il était d’ailleurs ministre de l’Intérieur en mai 68, et c’est lui qui à l’époque a insisté pour ne pas faire appel à l’armée face aux manifestants.

WUD. Faire médecine, c’était donc aussi, pour vous, honorer la mémoire d’un grand homme[ds1] . Avec le recul, c’était une bonne décision ?

LF. Oui. Je voulais écrire, raconter des histoires, mais je ne savais pas lesquelles parce que je n’avais rien vécu. Et quand on est médecin, on vit beaucoup de choses.

WUD. Comment avez-vous exercé la médecine ?

LF. J’ai d’abord été externe à Necker-Enfants malades. C’était formidable de s’occuper des enfants, c’était à la fois terrifiant et amusant. On était toujours sur une ligne de crête : on soignait leur souffrance, et on jouait avec eux. Puis j’ai découvert le Samu, et c’était extraordinaire. Cela fait peur, on sauve la vie des gens, et on les voit vraiment. J’y faisais des gardes, et pendant la journée, j’étais à SOS Médecins à Paris.

WUD. Et pendant ce temps-là, vous continuiez à écrire ?

LF. J’ai toujours écrit. Tous les ans, pendant dix 10 ans, je suis allée déposer mon manuscrit de l’année chez Gallimard, Grasset et Le Seuil. J’avais 28 ans quand l’un d’entre eux a été accepté la première fois. Le livre s’appelait Jeanne Sans Domicile Fixe, et il a été publié directement en collection de poche, chez J’ai Lulu. Il démarre sur une histoire qui m’est réellement arrivée : un jour, dans un petit appartement parisien, j’avais soigné une dame âgée qui était avec un jeune homme que je croyais être son petit-fils. À la fin, je lui ai dit qu’il devait aller acheter des médicaments pour sa grand-mère, et il m’a répondu qu’il ne connaissait pas cette dame, qu’elle était tombée dans la rue devant lui et qu’il l’avait emmenée dans son studio.

WUD. Vous avez poursuivi l’activité de médecin et celle d’écrivain en parallèle, et un jour ça s’est arrêté. Comment cela s’est-il passé ?

LF. Un dimanche, le 3 mars 1996, j’étais de garde pour SOS Médecins. On appelle pour un certificat de décès. Les médecins détestent les certificats de décès, parce que c’est triste, on ne va pas sauver la personne, ça nous ramène à nos propres morts, et en plus on n’ose pas toujours demander à être payé… Il se trouve que c’était pour Marguerite Duras. Mon collègue m’a dit : « Je ne suis pas lecteur, je ne l’ai pas lue, est-ce que tu veux y aller ? ». J’ai accepté, bien sûr. J’ai fait ce qu’il fallait, et j’ai réalisé que cette femme, toute sa vie, était allée au bout de ses rêves. Moi, j’étais en train de faire deux choses. J’ai attendu toute la journée, je n’avais même pas le droit de parler de sa mort à la maison. Et le lendemain, j’ai décidé que j’allais faire comme Marguerite Duras et aller au bout de mon rêve. J’avais contenté[ds2]  la mémoire de mon père, et j’allais désormais faire ce qui me plaisait : écrire.

WUD. Financièrement, la décision n’a pas dû être facile à prendre…

LF. C’est vrai. Mais j’avais déjà publié des livres. Et il s’est trouvé que l’un d’entre eux, qui s’appelait De toute urgence, avait été acheté par une chaîne de télévision qui en a fait deux mini-séries. C’est Mathilda May qui jouait le rôle principal, une médecin [ds3] du Samu. C’est ce qui m’a permis de sauter le pas. Mais il est certain que je gagne beaucoup moins d’argent que quand j’étais médecin. La différence, c’est que maintenant, je peux sauver qui je veux. Je peux réanimer des arrêts cardiaques [ds4] sur papier !

WUD. Il y a d’ailleurs souvent des médecins dans vos histoires. La médecine vous accompagne donc toujours ?

LF. Oui, toujours. Je me considère comme médecin et écrivain.

WUD. La pratique ne vous manque-t-elle pas ?

LF. Non, mais au moment où on parlait de la grippe H1N1, par exemple, je m’étais inscrite sur les listes de vaccinateurs en me disant que je pouvais m’y remettre s’il le fallait. Et je soigne aussi avec les livres.

WUD. Que voulez-vous dire par là ?

LF. Je pense qu’on est dans un monde tellement difficile et tellement violent que les gens ont besoin de rêve, de force. Certains jours, ils ont besoin qu’on leur donne des ailes, qu’on les aide. Et les livres aident les gens. Avec les réseaux sociaux, beaucoup de lecteurs m’écrivent pour me dire que mes livres les aident à vivre. Ce n’est pas de la médecine, mais cela concourt au même but.

WUD. Votre manière de vivre votre métier d’écrivain n’est donc pas du tout solitaire…

LF. Oui et non. En semaine, pendant six mois de l’année, je suis toute la journée sur mon ordinateur, et j’écris. Je retrouve tous les matins mes copains de papier. Mais les week-ends, ou en période de promotion quand je fais des dédicaces, je parle aux gens, et j’aime ça. C’est à la fois un métier solitaire, et un métier de partage. C’est un métier relationnel, chaleureux, et cela me rend heureuse.

WUD. Il y a une autre chose qui vous rend heureuse, c’est la Bretagne. D’où vous vient cette passion ?

LF. Il y a vingt ans, je suis tombée en amour pour l’île de Groix, en face de Lorient. J’y ai une maison. J’ai trouvé là un endroit magique, et quand je prends le bateau pour traverser, c’est génial. Écrire là-bas, c’est extraordinaire. Le bateau qui arrive apporte des passagers, des idées. Quand il repart le soir, les idées retombent, se mettent en place comme un puzzle. On entend la mer, les étoiles sont tout près, et les livres se font dans la paix.

WUD. Combien de temps y passez-vous dans l’année ?

LF. Tout dépend. Quand j’écris, je peux y rester, mais quand je suis en promotion, c’est impossible. Une île, c’est génial, mais pour en partir il faut prendre le bateau, puis le train pour aller à Paris d’où partent les trains pour aller dans les salons du livre. C’est donc un peu compliqué. J’y passais plus de temps auparavant, mais depuis 4 livres, les choses marchent beaucoup mieux, ce qui fait que j’ai moins le temps d’aller à Groix. Mais chaque fois, je me dis que l’année suivante, j’y passerai beaucoup plus de temps !

WUD. Vous avez écrit 20 livres, ce qui fait de vous un écrivain assez prolixe…

LF. J’aime cela, cela m’amuse et je ne sais pas faire grand-chose d’autre à part le soufflé au fromage.
Et ma vie est organisée pour cela, un peu comme quand j’étais médecin au Samu, et qu’on faisait le programme de garde pour que chacun puisse s’organiser trois mois à l’avance. J’ai un livre qui sort tous les ans vers le mois de mars, et je commence à réfléchir au livre d’après tout en faisant la promotion du précédent. Et le 1 juin, je commence à écrire, c’est rituel. Ce travail se poursuit jusqu’en décembre, quand je remets mon livre à mon éditrice, Héloïse d’Ormesson.

 

WUD. Pouvez-vous nous parler du livre qui sort cette année ?

LF. Il s’appelle Tout ce que tu vas vivre. Il est dédié à un jeune homme que j’ai vu il y a vingt-cinq ans. J’étais de garde au Samu, j’ai essayé de réanimer un homme qui avait été terrassé par une crise cardiaque dans les bras de sa femme, et dont le fils, adolescent, est entré dans la chambre. Il a vu son père, nu, mort. Je me souviens de son regard, et il est le point de départ de cette histoire. Dans
l’histoire, le garçon a 13 ans, sa famille vient de l’île de Groix, il joue à un jeu vidéo, sa mère chirurgienne est partie faire de l’humanitaire à l’autre bout du monde cinq ans auparavant et il ne sait pas où elle est. Il entend du bruit, s’imagine que sa mère est revenue, mais trouve les médecins du Samu qui s’affairent auprès de son père, mort en faisant l’amour avec une femme inconnue.

 

Portrait de Adrien Renaud
article du WUD 42

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