Les étages immobiles

Critique de "Tre Piani", de Nanni Moretti (sortie le 10 novembre 2021)

Dans un immeuble cossu de Rome, une série dévénements va chambouler l'existence des occupants. Chacun va, à sa manière, s'enfoncer ou se relever, s'emmurer ou se fissurer, dans une série d'intrigues alternant entre ombre et lumière. En résulte un film constamment entre chien et loup, à la fois trop lisible dans son ensemble et trop confus sur les sujets les plus sensibles qu'il aborde. 

 

Trois étages, trois histoires, trois périodes, trois trajectoires parallèles et ainsi condamnées à ne pas se croiser. Le dernier film de Nanni Moretti a une saveur mathématique bien éloignée de la chaleur italienne, du moins jusqu'à sa conclusion, qui se rapproche des tonalités d'un Almodovar, dont il semble en permanence s'inspirer, que ce soit dans la profusion des intrigues ou dans une recherche formelle classique qu'il semble expérimenter pour la première fois. C'est peut-être la sensation d'un virage mal pris, une désuétude de point de vue, au sens cinématographique comme psychologique, du moins sur certains sujets, qui nous empêche d'être enthousiastes à propos d'un film qui ne demande probablement pas à l'être, mais surtout convaincus. L'ensemble conserve une grande tenue, mais comme pour une recette de cuisine, il suffit qu'un ou deux ingrédients mal choisis ou mal dosés déséquilibrent le tout et gâchent le plat.

On a bien compris l'intention de Moretti, qui est de témoigner de l'incommunicabilité grandissante entre les gens, préférant se claquemurer dans leur appartement, leur immeuble ou leur quartier que de s'aventurer chez le voisin ou s'ouvrir au monde. Chacun engoncé dans sa grille de lecture de la vie, de la routine au délire, et se préoccupant finalement peu du sort de ses congénères jsuq'aux intimes et aux êtres chers. Le personnage le plus emblématique, mais aussi le plus problématique, est probablement ce jeune père qui, alors que sa fille vient d'assister à un accident mortel, préfère se persuader que, si elle est traumatisée, c'est en raison des comportements de son vieux voisin sénile chez qui jusqu'à présent cela ne le dérangeait pas de la faire garder. Malgré les évidences, son doute l'aveuglera jusqu'à commettre lui-même ce qu'il reprochait au vieillard, ce dont il ne prendra jamais véritablement conscience. Ce déni s'étend à ses proches, pourquoi pas, mais on peut se demander si, dans le rôle sybillin qu'il s'attribue dans une mise en scène et un scénario où s'entremêlent refus du jugement et moralisme, il n'a pas gagné Moretti lui-même, dans une lecture franchement passéiste. Car en choisissant de donner une conclusion identique à chacune des histoires, la notion de rédemption et de pardon appliquée à celle-ci ne rend que plus gênante une inversion constante des rôles que Moretti explore finalement assez peu, préférant utiliser l'abus sexuel comme un ressort scénaristique parmi tous les autres, qui s'accumulent d'ailleurs parfois jusqu'à l'écoeurement, tant certains déboulent maladroitement - un incendie dans un foyer d'accueil pour migrants ou une affaire de corruption faisant office de deus ex machina. Curieux procédés pour un réalisateur qui, pourtant, exprime publiquement l'ambition de rééduquer le regard d'un public habitué aux séries. Nanni en plein déni...

Cet agrégat de thématiques finit non seulement par dissoudre le regard, la vision du metteur en scène, plaçant tout à un même niveau, pourvoyeur d'amalgame, mais aussi par nuire à l'existence même de certains personnages, réduits à un état de figures - et singulièrement les enfants. Pourtant, au creux de ces trajectoires, au détour d'une séquence, ou dans la façon de traiter certains rôles, la lumière surgit toujours. C'était déjà ainsi que se terminait Mia Madre. Là encore, grâce à certains personnages de femmes, Tre Piani semble s'entrouvrir régulièrement, jusqu'à une fin mélodramatiquement très juste. Si le malaise régulier n'avait pas autant envahi l'ensemble du film, au risque d'occulter certains aspects qui en sont essentiels, nous aurions applaudi avec le coeur autant qu'avec la raison. Il faut d'ailleurs rendre grâce à ces deux magnifiques actrices que sont la solaire Margherita Buy, dans un rôle et un jeu très amoldovaresques, et la fragile Alba Rohrwacher, dans une composition émouvante et toujours sur le fil. A elles deux, elles sauvent le travail de Moretti. Mais peut-être était-ce, chez ce vieux roublard, le but ultime....

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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