Lafosse tranquille

Critique de "Les Intranquilles", de Joachim Lafosse (sortie le 29 septembre 2021)

Damien est peintre. Avec sa compagne Leïla et leur enfant Amine, ils forment une famille atypique, soudée mais soumise à l'épreuve de sa bipolarité. Joachim Lafosse frappe juste et fort avec sa description non pas uniquement d'une maladie mais surtout de ses angles morts. A voir.

Les Intranquilles pourrait n'être qu'un film sur la bipolarité. Il serait en cela déjà réussi, tant la montée en puissance d'une phase maniaque et sa redescente sont bien décrites par Joachim Lafosse, aidé en cela par un Damien Bonnard retranscrivant tous les états, souvent entremêlés, propres à cette maladie évoluant par phases ou heurts bien plus que par cycles: tour à tour enfiévré et sombre, il est refermé sur lui et dans sa maladie, même, voire surtout, quand son exaltation, générosité en trompe-l'oeil, le laisse à la porte d'un territoire qui lui reste irrémédiablement étranger lors de ses "crises". Ce territoire, c'est son couple, c'est sa famille. Et c'est sur cette césure entre le "dedans" de la maladie et le "dehors" de l'altérité, ce fossé infranchissable, que semble reposer la notion même d'épisode - maniaque, mixte ou dépressif, peu importe. C'est ce qui fait le point commun, le ciment, le poison insidieux de cette maladie chronique. Ce parti pris est tout à fait pertinent pour faire comprendre que, bien plus que par ses symptômes, la gravité de la bipolarité s'exprime et s'évalue avant tout par ses conséquences sur le rapport au réel, notamment sur la sécurité de la personne et sur son entourage. Ce que Leïla Bekhti nommera abusivement, et c'est dommage, "psychose". Mais dans une tentative louable d'expliquer à quel point elle décale et elle enferme. 

Faire de Damien un peintre était un choix risqué: on ne compte plus les bipolaires artistes ou créatifs dans la filmographie abordant la maladie mentale. Ceci permet néanmoins à Lafosse de bien montrer les difficultés à cerner précisément le moment de bascule, les prémices, les prodromes d'une phase hypomane ou maniaque chez quelqu'un de fantasque, qui fonctionne à l'énergie, à l'impulsion, à l'enthousiasme - ce qui est maintenant bien décrit par la notion de tempérament hyperthymique. Plus précisément, en brouillant les frontières entre trait et symptôme, il se focalise à dessein sur cette complexité et les multiples dilemmes qui en découlent, que ce soit entre libre-arbitre et contrainte, accompagnement et surveillance, prévention et excès  de précaution...

Il fallait un cinéaste de ce talent pour donner à cette "chronique d'une maladie chronique" une dimension supplémentaire. D'abord cinématographiquement, et par la seule façon de filmer au plus près les émotions de ses trois personnages, n'oublions pas le jeune acteur qui interprète admirablement Amine, il retranscrit avec une précision et une intensité remarquables les mouvements jamais fixes, jamais totalement prévisibles, toujours contrastés, bref cette intranquillité qui donne son nom au film. A mille lieues de la description caricaturale qui peut en être faite, et en cela plus proche de la clinique habituelle et renouvelée, en tout cas hybride, d'une pathologie soumise aux enjeux actuels que sont, pour ne citer que ceux-ci, les traitements et l'impact du stress sociétal. 

Mais l'autre réussite du film, c'est de nous faire comprendre peu à peu qu'il ne s'agit pas d'un film "sur" la bipolarité. Mais sur la façon dont un couple se construit, tente de se répartir des rôles, et sur celle dont le réel implacable, la maladie en est un bon et terrible exemple, le percute, l'abîme. Retrouvant la veine pessimiste de nombre de ses oeuvres antérieures, Lafosse braque en effet le projecteur, dans la dernière partie du film, sur une Leïla Bekhti jusque là discrète, dont le côté solaire et pugnace qu'on lui connaît permettait de faire rapidement comprendre à quel point elle est un soutien solide et empathique, mais qui va peu à peu sombrer dans l'angoisse, l'incapacité à faire confiance. Le moment où l'on comprend que cette intranquillité n'est plus seulement ciblée sur Damien mais sur Leïla est probablement cette scène où le petit Amine se met à veiller anxieusement sur sa mère, même dans un moment heureux comme une fête entre amis. Le contraste entre la première et la dernière scène, par ailleurs aux multiples ressemblances, permet de saisir à quel point l'éloignement de Leïla a été progressif et insidieux, probablement définitif. Et ne ressemble donc pas du tout à celui, répétitif mais temporaire, de la maladie, ce qui ne fait qu'ajouter à la dimension terrible de celle-ci.

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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