La prise en charge psychologique de soignants en détresse explose

Considérés comme des super-héros depuis le début de la crise sanitaire, certains soignants ont du mal à encaisser la surcharge de travail et le stress aigu lié à l’afflux de cas. Logique. Manque de masques, peur d’être contaminés, trouille de trouver un autre cadavre derrière la porte, ces hommes et femmes n’ont pas de super-pouvoirs face au Covid-19. Les appels explosent sur les plateformes de soutien psychologique, comme celle de l’association SPS.

« Le climat est très anxiogène en banlieue parisienne. J’ai maintenant presque plus de consultations pour des crises d’angoisse que pour des symptômes du Covid-19. Hier, une patiente m’a dit qu’elle allait se jeter de son 10ème étage… », raconte cette jeune médecin généraliste exerçant à Montreuil en centre de santé. Après des semaines à travailler d’arrache-pied (consultations en hausse, procédures de désinfection très chronophages, multiples réunions d’équipe pour adapter les protocoles, etc), la praticienne avoue elle aussi être sur le point de craquer. Insomnies à répétition, angoisse d’attraper le Covid (testée négative il y a quinze jours) et de contaminer sa famille, pas assez de temps de récupération car deux confrères absents… la charge mentale est très lourde pour les soignants.  
 

Des pics à 180 appels par jour

Plus efficace que les louanges d’un gouvernement incapable d’équiper l’ensemble des professionnels de santé face au SARS-CoV-2, la prise en charge psychologique des soignants en détresse est en très nette augmentation. Les plateformes téléphoniques ont fleuri à l’échelon national et local, au point qu’il est difficile de toutes les recenser : celle du ministère de la Santé, de la Croix-Rouge, de l’Ordre des médecins, de l’AP-HP, de nombreux CHU…
Au ministère, la plateforme 0 800 73 09 58 a reçu une centaine d’appels en 10 jours. A l’AP-HP, une hotline mise en place par le Pr Michel Lejoyeux, reçoit une quinzaine d’appels par jour, au 01 40 25 67 11. Ces appels, décrochés par des psychologues de l’AP-HP, sont en augmentation régulière. Mais c’est la plateforme de l’association SPS (Soins aux Professionnels de santé), créée en 2015, à l’initiative du Dr Eric Henry, médecin généraliste à Auray (56) qui a vu son standard exploser. « Depuis la mi-mars, nous recevons en moyenne 80 appels par jour (versus 4 à 5 avant l’épidémie) et il y a eu des pics à 180 appels par jour », indique Catherine Cornibert, coordinatrice à SPS. Accessible au 0 805 23 23 36, elle fonctionne 24h/24 et 7j/7, ce qui n’est pas le cas de l’ensemble de celles crées dans l’urgence, qui s’interrompent souvent à minuit. Or, c’est un paramètre crucial car de nombreux appels ont lieu la nuit. « Il faut absolument les décrocher. Les soignants qui appellent la nuit ont parfois des idées suicidaires. Ils ont besoin de parler longtemps, parfois plusieurs heures », précise la coordinatrice.  
 

Des internes qui se sentent « nuls »

72% des appelants sont des femmes de 44 ans en moyenne (sachant que les femmes ont toujours été surreprésentées). Niveau emploi, il y a une majorité d’aides-soignantes (17%) et d’infirmières (16%) hospitalières, 10% de soignants du secteur médico-social, 10% de psychologues (pour proposer de l’aide à la plateforme), 6% de médecins, 6% de cadres de santé, 6% d’appels du grand public (mauvais numéro !), les autres profils n’étant pas renseignés. Sans surprise, les appels proviennent majoritairement des régions Ile-de-France et Grand-Est, les plus impactées.
Point noir : 6% de médecins seulement, versus 20% avant la crise. « Pour le moment, ils tiennent, pas le choix. Ils ne peuvent pas avouer leurs moments de faiblesse et de doute à leur famille et amis, encore moins à leurs confrères ! J’ai peur que beaucoup d’entre eux ne craquent dans quelques semaines ou quelques mois », s’inquiète France Hatier, qui coordonne l’équipe de 104 psychologues qui décroche les appels pour SPS. Redoutées, les manifestations de syndrome de stress post-traumatique ne devraient en effet se faire sentir que dans les prochains mois, à retardement.
Les internes en médecine qui ont contacté la plateforme ont, de plus, des difficultés spécifiques liées à leur processus d’apprentissage : certains se sentent « nuls », « complètement dépassés », « abandonnés par mon chef de service » et doutent de leurs capacités à devenir médecin. Une interne de 24 ans, en région parisienne, a appelé en pleurs, craquant après une semaine en service COVID. Trop de décès, pas assez de temps pour accompagner des patients au plus mal, une charge émotionnelle excessive et un mari qui ne veut pas l’entendre raconter ses journées de travail car il est trop inquiet pour elle…
 

Un fort sentiment d’insécurité

Les motifs d’appel ont évolué au fur et à mesure de l’évolution de la crise et de sa gestion. Au début, l’anxiété liée au manque de matériel de protection et à la peur d’attraper et transmettre le virus était généralisée. Rapidement, la surcharge de travail et l’épuisement professionnel ont pris le dessus. Reste toujours « un grand désarroi, un sentiment d’insécurité » selon les comptes-rendus des psychologues.
Par ailleurs, le rapport à la mort des soignants semble avoir été modifié en profondeur. Pourtant, les soignants sont habitués à la côtoyer. Mais pas comme ça, plusieurs fois par jour, de façon si brutale, et sans accompagnement possible. Ces phrases d’infirmière ou de médecin disent l’étendue du choc psychologique : « À chaque fois que j’ouvrais la porte d’une chambre, j’avais peur de trouver un autre cadavre par terre » ou « Quand je voyais un patient entrer en réa, je me disais qu’il ressortirait dans un sac dans un cas sur deux ».
Impactés dans leur vie quotidienne, les soignants souffrent majoritairement d’insomnies, de troubles de l’alimentation, d’addictions en augmentation (alcool), et disent leurs grandes difficultés à supporter leurs enfants à la maison, d’où d’importantes tensions intra-familiales. « Depuis deux semaines, des soignants décrivent un corps qui lâche après trop de pression. Certains n’ont plus envie d’aller travailler. Ils subissent deux injonctions paradoxales très difficiles à concilier : rester confiné/ aller travailler ; être soutenu par les applaudissements de 20 heures / être traité comme un pestiféré par ses propres voisins », témoigne France Hatier. Depuis l’annonce d’un début de déconfinement, l’anxiété autour d’une recrudescence de cas est à son comble. « S’il y a une deuxième vague, on ne va pas survivre », redoutent certains soignants.
 
-Site de l’asso SPS : https://www.asso-sps.fr/

Portrait de Sophie Cousin

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