La nuit de l'organe

Critique de "Les crimes du futur", de David Cronenberg (sortie le 25 mai 2022)

Envahie par les déchets plastiques et toxiques qu'elle a elle-même produits, l'espèce humaine est assaillie de néoplasies et de mutations génétiques. Les transformations corporelles sont devenues l'obsession de la société, entre fonctionnaires qui tentent d'enregistrer chaque modification, les artistes qui cherchent à sublimer et transcender ces anomalies, et un groupe mystérieux qui croit que de ce chaos anatomique naîtra le salut. Plus que jamais, Cronenberg s'attelle à créer, à partir d'un apparent salmigondis de concepts et d'organes, son propre univers, et surfe toujours aussi bien entre fascination et répulsion. Oeuvre à la fois recyclée et aboutie, ces Crimes du Futur plairont à ses fans mais ne créeront probablement pas de nouveaux fidèles.

 

Il y a dans le dernier film de Cronenberg un plaisir étalé au grand jour. Plaisir de mise en scène, celle-ci est parfaitement léchée, épousant les délires artistiques de ce couple de performers s'appliquant à esthétiser leurs propres dérèglements physiques. Plaisir de scénario, au moyen d'une histoire qu'il choisit de conter, malgré son sujet sci-fi, à l'ancienne, comme un bon vieux polar, un vieux Tintin fétichiste. Mais, surtout, plaisir d'intellectuel, sa fascination à la fois inquiétante et ludique pour le corps, enfin surtout ses entrailles, ayant rarement été aussi conceptualisée, voire aboutie. Car l'apparent chaos de sa narration, de ses concepts accumulés - une éco-philo-psychologie passée au scalplel voire à la moulinette - révèlera finalement une conclusion assez limpide, qu'on vous laisse bien sûr découvrir si vous parvenez à accepter et surmonter quelques chausse-trappes.

Car oui, il existe bel et bien un risque de décrocher à la vision de ces Crimes du futur, titre simpliste qui reflète mal l'ambition du réalisateur son ambition de faire "autre chose" qu'un énième film de genre. La narration, confrontée à cet amas conceptuel, est souvent confuse et oblige Cronenberg à des scènes explicatives doublement inutiles puisqu'elles aident finalement peu à la rendre limpide. Et les tics de jeu dont il affuble ses acteurs, Viggo Mortensen et Kirsten Stewart en tête, semblent entraver leur interprétation - à ce jeu-là, Léa Seydoux s'en sort plutôt bien, sa sensualité mutine se fondant parfaitement à l'univers érotico-décalé du maître. Restent la musique particulièrement immersive d'Howard Shore, un univers visuel toujours aussi saisissant, une capacité à sonder et exposer les obsessions, les appréhensions et les ambivalences de notre modernité - il n'est dans ce film question que d'autopsie, et c'est effectivement à un grand déballage que nous assistons. Il faut également mentionner l'atmopshère que Cronenberg réussit à créer à partir de quelques plans d'une Athènes mystérieuse et underground, retrouvant l'ambiance des films fauchés qui ont fait ses débuts et qui, mêlée à la virtuosité et à l'esthétisation de sa mise en scène, aboutit à un cocktail fascinant.

Ce qui est finalement le plus convaincant dans ce film est la façon dont la forme sert le fond et éclaire le propos : et si c'était au sein du dérèglement, de la prolifération, que naissaient le sens, la fonction? Plutôt que de réprimer le chaos qui est en nous, et que chaque protagoniste combat à sa manière, pourquoi ne pas le laisser s'exprimer et évoluer? Jusqu'à peut-être nous montrer notre propre chemin, celui de notre survie collective. Une proposition diablement actuelle que celle de ce vieux roublard du cinéma!

 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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